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LES TACTIQUES DU DIABLE - Dans nos plaisanteries



Voici le dialogue et les commandements des forces adverses contre chaque enfant de Dieu. Un supérieur parle à son l'ouvrier chargé d'empêcher le chrétien de finir la course.


"Tout semble aller pour le mieux. Ce qui me réjouit surtout c'est d'apprendre que les deux nouveaux amis de ton protégé l'ont présenté à toute leur clique. D'après nos archives, ce sont tous des gens en qui nous pouvons avoir pleinement confiance. Moqueurs et mondains invétérés, ils sont parfaitement conséquents avec leurs principes et, sans jamais commettre de crimes spectaculaires, ils progressent doucement mais sûrement vers la maison de notre Père. tu me dis que ce sont de grands rieurs. J'espère que tu ne t'imagines pas que le rire, en tant que tel, soit un atout dans notre jeu. Il vaut la peine d'examiner ce point d'un peu plus près.


Il y a quatre causes au rire humain : la joie, l'amusement, la plaisanterie et l'ironie.

Tu trouveras de la joie chez des amis ou des amoureux qui se retrouvent la veille d'un jour férié. Tout est prétexte à rire ; le moindre jeu de mots, la moindre plaisanterie. Mais la facilité avec laquelle ces jeux d'esprit déclenchent l'hilarité dans de telles occasions montre bien qu'ils n'en sont pas la cause réelle. Celle-ci nous échappe complètement. quelque chose de similaire s'exprime aussi au travers de cet art détestable que les hommes appellent la musique. Et il se passe quelque chose d'analogue au ciel - une accélération ridicule du rythme de la vie céleste - que nous ne pouvons pas percer à jour. Ce genre de rire n'avance nullement notre travail et devrait systématiquement être découragé. Surtout que le phénomène en soi a de quoi nous dégoûter, étant une insulte au réalisme, à l'austérité et à la dignité de l'enfer.


L'amusement, très proche de la joie, est un genre d'écume émotionnelle que forme l'instinct du jeu. Il ne nous sert pas à grand-chose. Il s'utilise à l'occasion pour distraire un homme de ce que l'Ennemi (Dieu) aimerait qu'il ressente ou qu'il fasse. Mais en soi, l'amusement développe des tendances nettement contre-indiquées. Il favorise la charité, le courage, le contentement et bien d'autres maux du même genre.


La plaisanterie, qui résulte de la perception subite d'une incongruité, nous offre un champs d'action autrement prometteur.

Je ne pense pas tellement à la plaisanterie grossière et obscène qui, tout en étant le cheval de bataille de tous les tentateurs de second ordre, a souvent des résultats décevants. En fait, sur ce point les hommes se divisent assez nettement en deux catégories. pour les uns, "il n'y pas de passion qu'il faille prendre plus au sérieux que le désir sexuel", et une histoire licencieuse cesse d'être indécente dans la mesure où elle devient drôle ? Mais chez les autres, le rire et le désir sont excités au même moment et par la même chose.

Les uns plaisantent à propos des questions sexuelles parce qu'elles donnent lieu à bien des incongruités. Les autres s'intéressent aux incongruités parce qu'elles leur fournissent un prétexte pour parler de questions sexuelles. Si ton protégé appartient à la première catégorie, l'humour grivois ne te sera d'aucun secours. Jamais je n'oublierai les heures que j'ai perdues (des heures assommantes) à traîner dans les bars et les fumoirs avec l'un de mes premiers protégés avant d'avoir appris ce principe. Arrange-toi pour savoir de quelle catégorie ton protégé fait partie - et veille à ce qu'il ne le découvre pas lui-même?


La vraie utilité de la plaisanterie ou de l'humour se trouve ailleurs. Il y a surtout beaucoup à en espérer chez le Anglais, qui prennent leur "sens de l'humour" tellement au sérieux qu'une déficience dans ce domaine est presque la seule à leur inspirer de la honte. L'humour est la panacée qui console de tout et - il faut bien noter ceci - qui excuse n'importe quoi dans la vie. Par conséquent, c'est un moyen inestimable pour détruire tout sentiment de honte. Quand un homme laisse payer les autres pour lui, on dit que ce n'est pas chic de sa part. Mais s'il s'en vante en plaisantant, s'il jette au nez de ses amis qu'il les a "eus", on dit : "Ce qu'il est drôle !"

On n'est généralement pas fier de sa lâcheté. Mais elle peut paraître amusante aux autres, lorsqu'on sait l'assaisonner d'exagérations empruntes d'humour et de gestes grotesques. La cruauté n'a rien d'honorable, sauf si l'on arrive à en faire rire. Mille plaisanteries licencieuses ou blasphématoires ne conduiront pas un homme aussi sûrement à la damnation que la découverte qu'il peut se permettre presque n'importe quoi et recueillir non pas à la désapprobation, mais l'admiration de ses amis s'il peut faire passer la chose comme une bonne blague. Et ce danger, tu peux presque entièrement le cacher à ton protégé grâce à l'importance que le Anglais attachent à l'humour. S'il avait un jour le sentiment de dépasser la mesure, souffle-lui à l'oreille qu'il a des réactions "puritaines" ou qu'il manque d'humour.


Mais l'ironie est ce qu'il y a de meilleur. Tout d'abord, elle est très économique. il faut un homme qui ait de l'esprit pour réussir une plaisanterie fine sur la vertu ou sur n'importe quoi d'autre. Mais on peut apprendre à n'importe qui à tourner la vertu en dérision. Entre gens ironiques, la plaisanterie est toujours sous-entendue. personne ne fait vraiment de blagues, mais chaque fois qu'ils abordent un sujet sérieux, on a l'impression qu'ils y ont déjà trouvé un aspect ridicule. Une fois l'habitude prise, l'ironie entoure l'homme de la carapace la plus efficace contre l'Ennemi. De plus elle ne l'expose à aucun des dangers que comportent les autres causes du rire. Elle est aux antipodes de la joie.; elle tue l'esprit au lieu de l'aiguiser ; et elle ne crée aucun lien d'affection entre ceux qui la pratiquent."


C.S. Lewis

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