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"JE NE M'AIME PAS ?!?"


On l'entend partout. Dans les cabinets de thérapeutes, dans les conversations entre amis, dans les commentaires des réseaux sociaux. « Mon problème, c'est que je ne m'aime pas assez. » Cette phrase est devenue une sorte de diagnostic universel, une explication passe-partout à tous les maux de l'âme. Elle est aussi, fondamentalement, un mensonge.

Non pas un mensonge malveillant. Plutôt une confusion profonde, une illusion bien entretenue par une culture obsédée par l'estime de soi comme vertu cardinale. Mais une confusion qui a des conséquences réelles — car si elle éloigne les gens de la réalité, elle les éloigne aussi, très précisément, du sens du commandement que Jésus-Christ a donné en Matthieu 22:39 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Ce commandement, dont Jésus dit qu'il résume toute la loi avec le premier, n'est pas une invitation à cultiver l'amour de soi avant de pouvoir aimer les autres. Il est une mesure. Une unité de comparaison. Et cette mesure suppose quelque chose que Dieu tient pour acquis : que tu t'aimes déjà.



1. Ce que votre vie dit de vous, en silence

Posez-vous une question simple. Ce matin, quand vous vous êtes levé, qu'avez-vous fait ? Vous avez bu quelque chose. Mangé, peut-être. Vous vous êtes lavé. Vous avez peut-être vérifié votre téléphone, choisi ce que vous alliez porter, cherché un peu de confort dans votre journée. Si vous aviez froid, vous avez mis un manteau. Si vous aviez mal, vous avez pris quelque chose contre la douleur. Si vous étiez fatigué, vous avez souhaité dormir davantage.

Aucun de ces gestes n'est anodin. Ils sont tous, sans exception, des actes d'amour envers vous-même. Vous vous êtes nourri parce que vous teniez à ne pas avoir faim. Vous vous êtes couvert parce que votre corps avait de la valeur à vos yeux. Vous avez cherché le confort parce que votre bien-être comptait pour vous.

Voilà l'amour de soi dans sa réalité la plus nue : non pas un sentiment exalté, non pas une célébration de votre personne, mais ce souci constant, pratique, quotidien, de votre propre condition. Et cet amour-là, tout le monde l'exerce. Sans exception. Sans effort particulier. Naturellement, instinctivement, heure après heure.

Personne — strictement personne — qui ait de la nourriture à portée de main ne se laisse mourir de faim. Personne qui puisse choisir un lit ne choisit délibérément le sol froid. Personne qui puisse se réchauffer ne reste volontairement dans le gel. Ce n'est pas de la philosophie : c'est de l'observation. C'est la réalité de chaque vie humaine sur cette terre.



2. Spurgeon avait vu juste

Charles Spurgeon, dans son célèbre sermon du 9 août 1857 sur Matthieu 19:19, démonte ce mécanisme avec une précision chirurgicale. Il fait remarquer que le commandement peut se diviser en trois questions : Qui dois-je aimer ? Mon prochain. Que dois-je faire ? L'aimer. Comment ? Comme moi-même.

Et Spurgeon d'observer, avec ce sens de la réalité humaine qui le caractérise :

« Qui est jamais vraiment, durablement en colère contre lui-même ? Ta colère contre toi-même est très brève — tu te pardonnes vite, ta chère personne. Eh bien, tu es tenu de pardonner tout aussi vite à ton prochain. » — C. H. Spurgeon, Sermon n° 145, Love Thy Neighbour, 1857

Ce que Spurgeon pointe ici est décisif. Nous ne restons pas longtemps fâchés contre nous-mêmes. Nous trouvons toujours une bonne raison de nous excuser. Nous réinterprétons nos propres erreurs avec bienveillance, nous nous accordons le bénéfice du doute, nous relativisent nos fautes. Si seulement nous faisions la même chose pour nos prochains.

Ailleurs dans le même sermon, il va encore plus loin — jusqu'à retourner l'argument contre l'égoïsme lui-même :

« Même si vous êtes égoïste, je voudrais que vous le soyez de manière si éminente, si sage, que vous aimeriez les autres pour vous rendre heureux vous-même. Le chemin le plus court vers votre propre bonheur, c'est d'essayer de rendre les autres heureux. » — C. H. Spurgeon, ibid.

Vous voyez l'ironie que Spurgeon met en lumière ? Même l'égoïsme, s'il était vraiment intelligent, conclurait qu'il faut prendre soin des autres. Parce que l'amour du prochain est simplement l'extension logique de l'amour de soi que nous pratiquons tous déjà.


3. « Je ne m'aime pas » : anatomie d'un glissement

Alors d'où vient cette conviction si répandue ? D'une confusion entre deux réalités très différentes : l'amour de soi et l'estime de soi.

L'estime de soi, c'est le regard que vous portez sur votre valeur, votre image, vos accomplissements. Elle peut effectivement vaciller. Elle peut être abîmée par des blessures, des échecs, des paroles cruelles entendues dans l'enfance. Les personnes qui souffrent d'une faible estime d'elles-mêmes souffrent réellement, et cette souffrance mérite d'être prise au sérieux.

Mais ce n'est pas de cela que parle Matthieu 22:39. Et ce n'est pas cela que Dieu suppose quand il formule son commandement.

L'amour de soi dont parle l'Écriture, c'est le soin de base que vous portez à votre propre existence. Et celui-là — il ne disparaît jamais, même chez les personnes les plus blessées. La personne qui dit « je ne m'aime pas » mange quand même. Se soigne quand même. Cherche quand même à être comprise, entendue, respectée. Se met à l'abri quand il pleut. Espère, même confusément, que demain ira mieux.

Ces actes sont des actes d'amour. Silencieux, automatiques, mais réels. Et c'est précisément cet amour-là que Dieu prend comme étalon pour l'amour du prochain.


4. Le vrai problème : nous nous aimons trop

Si nous regardons les choses honnêtement — avec l'honnêteté qu'exige la Parole de Dieu — le problème humain n'est pas un déficit d'amour de soi. C'est un excès.

Nous cherchons notre confort avant le confort des autres. Nous défendons nos intérêts avant les leurs. Nous nous attribuons le bénéfice du doute que nous refusons à notre prochain. Nous tolérons chez nous ce que nous condamnons chez lui. Nous justifions notre colère, minimisons nos torts, amplifions les siens. Paul l'avait vu clairement dans 2 Timothée 3:2 : les hommes seront amateurs d'eux-mêmes. Non pas insuffisamment amoureux d'eux-mêmes — trop.

C'est pourquoi le commandement de Matthieu 22:39 est si exigeant. Non pas parce qu'il nous demande de commencer par nous aimer avant d'aimer les autres. Mais parce qu'il nous demande d'appliquer à notre prochain le même niveau de soin, de bienveillance et d'attention que nous nous appliquons à nous-mêmes naturellement, sans y penser, tous les jours.

Pas plus. Pas moins. Comme toi-même.


5. Une mesure à la portée de tous

Et c'est là que réside la beauté de ce commandement. Dieu ne nous demande pas quelque chose d'inaccessible. Il ne nous demande pas d'aimer notre prochain d'un amour parfait, divin, illimité — c'est le propre du premier commandement, orienté vers Dieu seul. Il nous demande quelque chose de précis, de mesurable, d'humain: prendre soin de notre prochain comme nous prenons soin de nous-mêmes.

Ton voisin a froid ? Fais pour lui ce que tu ferais pour toi. Ton frère a faim ? Donne-lui ce que tu voudrais qu'on te donne. La personne devant toi a besoin d'être entendue ? Écoute-la comme tu voudrais qu'on t'écoute. C'est aussi simple que ça. Et aussi exigeant que ça.

Cette lecture n'est pas nouvelle. Elle est celle des exégètes les plus rigoureux du Lévitique 19:18, d'où Jésus cite le commandement. Abraham Malamat le traduit : « Sois utile à ton prochain comme tu l'es pour toi-même. » Un amour manifesté par des actes et non pas une émotion. Une pratique.


Conclusion : cesse de chercher l'amour de toi-même

Le vrai défi de ce commandement n'est pas de se construire une meilleure estime de soi. C'est de transférer vers le prochain le soin que nous nous accordons si facilement, si naturellement, si constamment. C'est de regarder autour de nous avec les mêmes yeux attentifs que ceux que nous tournons vers nous-mêmes chaque matin.

Tu t'aimes. Tu t'es toujours aimé. La question n'est pas là. La question est : aimes-tu ton prochain de la même façon ?

Car c'est cela, et rien d'autre, que Dieu te demande.


L. Gilman

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