JUNIA, DÉBORA, PRISCILLE : CE QUE DIEU FAIT AVEC CELLES QUI LE CRAIGNENT
- L. GILMAN
- 13 juil.
- 6 min de lecture

Il y a une tentation, quand on lit certains textes de Paul, de refermer trop vite le dossier de "la femme dans l'Église" sur un seul mot : tais toi. Ce mot existe dans l'Écriture, personne ne le nie, mais l'Écriture elle même refuse qu'on s'y arrête, parce qu'elle nous montre une femme appelée apôtre, une femme qui corrige un homme instruit, et une femme qui juge Israël. Si Dieu a établi un ordre, il n'est manifestement pas prisonnier de nos petites cases. Voici ce que trois femmes du Nouveau et de l'Ancien Testament nous enseignent sur ce point, et pourquoi cela devrait nous rendre plus prudents avant de juger, mal ou vite, ceux et celles que Dieu choisit d'employer.
Junia, apôtre parmi les apôtres ?
Au terme de l'épître aux Romains, Paul salue une longue liste de collaborateurs. Parmi eux, un nom retient l'attention : « Saluez Andronicus et Junia, mes parents et mes compagnons de captivité, qui jouissent d'une grande estime parmi les apôtres, et qui même ont été en Christ avant moi. » (Romains 16:7)
Un fait est aujourd'hui difficilement contestable, y compris chez des théologiens attachés à une lecture stricte du ministère féminin : Junia était une femme. Les inscriptions romaines de l'époque attestent plus de deux cent cinquante fois de ce prénom féminin, et aucune trace ancienne d'un équivalent masculin n'existe avant le Moyen Âge. Sur ce point, le débat est clos.
Reste une seconde question, plus délicate mais loin d'être négligeable : que veut dire Paul quand il écrit que Junia est episēmoi en tois apostolois, littéralement remarquable parmi les apôtres ? Deux lectures s'affrontent. La première, minoritaire jusqu'au vingtième siècle, comprend qu'Andronicus et Junia étaient eux mêmes comptés au nombre des apôtres, au sens large que Paul donne ailleurs à ce mot, celui d'envoyé reconnu par les Églises, distinct des Douze mais porteur d'une véritable autorité apostolique, comme Barnabas ou Silvain. La seconde, défendue plus récemment par certains exégètes, traduit plutôt qu'ils étaient bien connus des apôtres, sans en faire partie eux mêmes.
Or, sur le plan strictement grammatical, la balance penche nettement du côté de la première lecture. La construction grecque, un adjectif suivi de en et d'un datif pluriel, s'emploie normalement pour situer quelqu'un à l'intérieur d'un groupe, non pour l'en distinguer de l'extérieur. C'est ainsi que l'ont compris, sans exception connue avant le treizième siècle, tous les Pères de l'Église qui ont commenté ce verset. Jean Chrysostome, prédicateur du quatrième siècle et lecteur natif du grec, l'affirmait sans détour, lui qui n'était pourtant pas connu pour promouvoir le ministère des femmes. Voici ce qu'il écrit : "combien grande a dû être la sagesse de cette femme pour qu'elle soit jugée digne du titre même d'apôtre". Origène, avant lui, tenait la même lecture. Et des exégètes contemporains qui défendent par ailleurs une position complémentarienne stricte sur le ministère pastoral, comme Thomas Schreiner, reconnaissent que la grammaire favorise cette traduction, même s'ils en discutent ensuite la portée exacte.
Cela signifie que l'Écriture elle même, dans sa formulation la plus naturelle, présente une femme comme faisant partie de ce cercle d'envoyés que le Nouveau Testament nomme apôtres, et que l'Église primitive l'a lue ainsi pendant plus de mille ans avant qu'un doute ne s'installe. Ce n'est pas un simple détail de grammaire grecque sans conséquence : c'est Paul lui même, sous l'inspiration de l'Esprit, qui honore publiquement une femme pour son œuvre, sans la moindre réserve, sans la moindre gêne.
Débora et Priscille, deux logiques différentes et complémentaires
Débora était juge en Israël en un temps où le peuple avait de nouveau abandonné l'Éternel et où les hommes se dérobaient face à leur rôle. Baraq, le chef de guerre, était lui même appelé par l'Éternel à conduire l'armée contre Sisera, et malgré cela, il dit à Débora : « Si tu viens avec moi, j'irai ; mais si tu ne viens pas avec moi, je n'irai pas. » (Juges 4:8)
Le texte ne cache rien de cette défaillance masculine. C'est elle qui explique la place que Dieu donne à Débora, non l'inverse. Ce n'est donc pas la preuve que Dieu efface l'ordre qu'il a établi entre l'homme et la femme, mais la preuve qu'il peut, quand les hommes capitulent devant leur appel, élever qui il veut pour que son œuvre avance quand même.
Priscille, elle, n'agit dans aucun contexte de crise. Avec son mari Aquila, elle reçoit Apollos, homme éloquent et déjà instruit dans les Écritures, et « ils lui exposèrent plus exactement la voie de Dieu » (Actes 18:26). Rien dans le texte ne suggère un couple en délicatesse, ni une femme prenant seule la direction de l'échange : c'est un ministère conjoint, exercé dans le cadre naturel de leur maison, et Dieu l'a béni au point que Priscille est nommée avant son mari dans plusieurs versets, signe d'une estime que le texte ne dément jamais.
On peut ajouter les quatre filles de l'évangéliste Philippe, dont Luc note simplement, sans le moindre commentaire négatif, qu'elles prophétisaient (Actes 21:9). Là encore, l'Écriture rapporte le fait sans gêne et sans excuse à formuler.
Ces trois situations ne se ressemblent pas, et c'est précisément ce qui doit nous instruire. Débora est une exception que le texte signale lui même. Priscille et les filles de Philippe exercent un ministère ordinaire, reconnu, dans le cours normal de la vie de l'Église, sans jamais prendre la place de l'homme ni revendiquer une autorité sur lui.
Elles nous enseignent ainsi une même vérité sous deux formes différentes. Quand les hommes appelés à un rôle font défaut, Dieu peut, à titre d'exception, élever une femme pour que son œuvre avance quand même, comme il l'a fait pour Débora. Mais même là où des hommes capables et fidèles sont présents, comme Aquila aux côtés de Priscille, Dieu peut tout autant se servir d'une femme selon les dons qu'il lui a donnés. Dans un cas comme dans l'autre, ce n'est jamais pour renverser l'ordre qu'il a établi entre l'homme et la femme, mais toujours, et uniquement, pour sa propre gloire.
Ce que Paul restreint, et ce qu'il ne restreint pas
Il faut alors revenir aux textes qui, en apparence, contredisent tout cela. Quand Paul demande aux femmes de se taire dans les assemblées de Corinthe (1 Corinthiens 14:34), c'est au terme d'un chapitre entier consacré au désordre du culte : les prophètes parlent en même temps, les langues s'expriment sans interprète, et Paul rappelle que « Dieu n'est pas un Dieu de désordre, mais de paix » (1 Corinthiens 14:33). Quand il écrit à Timothée que la femme ne doit pas enseigner ni prendre autorité sur l'homme (1 Timothée 2:12), c'est dans une ville, Éphèse, marquée par des dérives doctrinales précises que Paul dénonce ailleurs dans la même lettre.
Cela ne signifie pas que ces consignes n'ont plus rien à nous dire aujourd'hui : elles gardent une autorité réelle, notamment sur la question de la direction pastorale et de l'enseignement officiel donné avec autorité devant l'assemblée, que Dieu confie à l'homme. Mais cela signifie que réduire ces textes à un silence général et intemporel de la femme, comme si elle n'avait rien à dire, rien à enseigner, rien à transmettre, va au delà de ce que Paul écrit réellement. Paul lui même n'a jamais repris Priscille pour son enseignement à Apollos, ni Junia pour son œuvre, ni les filles de Philippe pour leurs prophéties. S'il avait voulu leur silence absolu, l'Écriture l'aurait montré quelque part. Elle montre l'inverse.
La femme n'est pas une sous catégorie dans le corps de Christ. Elle porte l'image de Dieu au même titre que l'homme (Genèse 1:27), elle reçoit le même Esprit (Actes 2:17-18), et Dieu peut l'employer puissamment, sans que cela renverse jamais l'ordre qu'il a lui même établi entre l'homme et la femme.
Concrètement, cela devrait nous rendre prudents sur deux fronts à la fois. D'abord, ne jamais pousser une femme à revendiquer un rôle que Dieu n'a pas établi pour elle, sous prétexte que Junia ou Débora l'auraient fait avant elle : ce serait forcer une exception en règle. Ensuite, et c'est peut être le plus urgent aujourd'hui, ne jamais mépriser ou juger sévèrement une femme que Dieu a manifestement équipée, instruite et employée pour édifier son peuple, sous prétexte qu'elle est femme. Que chacun, homme ou femme, examine plutôt s'il répond fidèlement à l'appel que Dieu lui a confié, plutôt que de surveiller la place que Dieu accorde à l'autre.
Dieu ne regarde pas à l'apparence, mais au cœur (1 Samuel 16:7). Ce qu'il cherche, chez l'homme comme chez la femme, ce n'est pas la conformité à nos catégories, mais un cœur qui l'aime sincèrement, qui défend sa vérité, et qui le sert de toutes ses forces. C'est ce cœur là qu'il a vu en Débora, en Junia, en Priscille. C'est ce cœur là qu'il cherche encore aujourd'hui.
L. Gilman


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