L'IDOLE EN CHAIRE
- L. GILMAN
- il y a 4 heures
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Calvin écrivait que le cœur humain est une fabrique perpétuelle d'idoles. Il ne pensait pas seulement aux statues de bois ou de pierre, mais à cette tendance constante de l'âme à investir dans une créature ce qui n'appartient qu'au Créateur. Le pasteur, le prédicateur, l'ancien d'assemblée, n'échappe pas à ce risque. Il en est au contraire l'un des terrains les plus fertiles, précisément parce que l'attachement qu'on lui porte se pare des habits de la piété. On ne se prosterne pas devant lui ; on l'écoute, on le suit, on l'admire. Et c'est exactement ainsi que l'idolâtrie spirituelle a toujours fonctionné : par glissement, jamais par déclaration.
Une distinction qu'il faut poser avec rigueur avant toute chose
Il serait malhonnête de commencer cette réflexion sans poser une limite claire, car le risque inverse existe aussi, et il n'est pas moins réel. L'Écriture ne demande pas de mépriser ou de suspecter systématiquement ceux qui exercent une charge pastorale. Elle commande l'inverse avec netteté : « Ayez égard pour ceux qui travaillent parmi vous, qui vous dirigent dans le Seigneur, et qui vous avertissent. » (1 Thessaloniciens 5:12) ; « Que les anciens qui dirigent bien soient considérés comme dignes d'un double honneur. » (1 Timothée 5:17) ; « Obéissez à vos conducteurs et ayez pour eux de la déférence. » (Hébreux 13:17)
Il existe donc une soumission légitime, voulue par Dieu, qui n'a rien d'idolâtre. La question n'est donc jamais : "Dois-je respecter mon pasteur ?" La réponse biblique est oui, sans ambiguïté. La question véritable est : "Qu'est-ce qui distingue un respect biblique d'un transfert idolâtre ?" Et c'est précisément cette frontière, souvent floue dans l'expérience réelle des assemblées, qu'il faut examiner avec précision plutôt que de la survoler par une condamnation générale.
La différence ne se situe pas dans l'intensité du respect, mais dans son objet final. Le respect biblique honore un homme pour le service qu'il rend à la Parole, et reste toujours subordonné à cette Parole. L'idolâtrie honore un homme pour lui-même, et soumet la Parole à son autorité personnelle, même quand cela se fait inconsciemment. Le test n'est donc jamais : "Est-ce que j'admire beaucoup mon pasteur ?" mais : "Est-ce que mon admiration pourrait survivre à la découverte qu'il s'est trompé, ou s'effondrerait-elle avec lui ?"
Corinthe : un terreau culturel qu'il faut comprendre pour saisir la gravité du problème
Le contexte historique de 1 Corinthiens éclaire la sévérité de Paul. Corinthe était une ville où circulaient des rhéteurs itinérants, des sophistes, dont la réputation et l'influence se construisaient sur l'art oratoire et la fidélité personnelle de disciples attachés à leur personne plus qu'à leur message. Se rattacher à un maître de parole, défendre son style contre celui d'un rival, était une pratique culturelle ordinaire à Corinthe, bien avant que l'Évangile n'y soit prêché.
C'est ce moule culturel que les Corinthiens ont importé, sans s'en rendre compte, dans leur vie d'Église. Ils ont traité Paul, Apollos et Céphas comme on traitait les maîtres de rhétorique : on choisit son camp, on défend son champion, on juge la valeur du message à l'aune du charisme de celui qui le porte. Paul ne corrige donc pas une simple maladresse de comportement. Il démantèle une grille culturelle entière, profondément ancrée, qui avait colonisé la pensée même de ces croyants sans qu'ils en perçoivent la gravité spirituelle.
C'est cela qui rend son langage si abrupt : « Qu'est ce donc qu'Apollos, et qu'est ce que Paul ? Des serviteurs, par le moyen desquels vous avez cru, selon que le Seigneur l'a donné à chacun. » (1 Corinthiens 3:5) Il refuse catégoriquement d'occuper, lui l'apôtre inspiré, fondateur même de cette Église, la place que la culture ambiante voulait lui attribuer. S'il s'y était laissé installer, l'idolâtrie aurait eu un fondement humain solide. Il s'en arrache délibérément.
Le serpent d'airain : quand le moyen de grâce devient l'objet du culte
Il existe dans l'Ancien Testament une image saisissante de ce mécanisme, rarement mise en lien avec ce sujet, et pourtant directement éclairante. Au désert, Dieu ordonne à Moïse de fabriquer un serpent d'airain : quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents venimeux est guéri (Nombres 21:8-9). C'est un instrument de grâce, voulu et institué par Dieu lui-même.
Plusieurs siècles plus tard, le roi Hizkija doit le détruire, parce qu'Israël s'était mis à l'adorer (2 Rois 18:4). L'objet n'avait pas changé. Mais le peuple, lui, avait changé : il s'était mis à adorer le serpent à la place de Dieu, alors que ce serpent n'était qu'un instrument entre les mains de Dieu.
C'est exactement la dynamique qui menace toute relation à un pasteur fidèle. Un homme authentiquement appelé, authentiquement utile à l'édification, authentiquement béni dans son ministère, peut devenir, sans qu'il le veuille nécessairement lui-même, l'objet d'une vénération qui dépasse largement sa fonction de moyen. Le ministère le plus sain peut être détourné en idole, non parce qu'il était mauvais, mais parce que le cœur humain confond systématiquement l'instrument et la source.
Le mécanisme : pourquoi cette idolâtrie est si difficile à percevoir de l'intérieur
Trois dynamiques se combinent généralement, et il est utile de les nommer avec précision plutôt que de les laisser dans le flou d'une description générale.
La première est ce qu'on pourrait appeler la délégation du discernement.
Plus un fidèle perçoit son pasteur comme compétent, plus il a tendance à lui déléguer, progressivement et sans décision consciente, l'effort personnel d'examen des Écritures. Ce n'est presque jamais un renoncement volontaire. C'est une économie cognitive naturelle : pourquoi vérifier ce qu'un homme manifestement plus formé, plus expérimenté, semble avoir déjà vérifié pour moi ? Le problème, c'est que cette économie, légitime dans bien des domaines de la vie, est précisément ce que les Béréens refusent de pratiquer envers Paul lui-même (Actes 17:11). L'Écriture interdit explicitement cette délégation, même envers les meilleurs.
La deuxième dynamique est la fusion identitaire.
Lorsque l'appartenance à une assemblée devient le socle principal de l'identité sociale d'une personne, amitiés, statut, sentiment d'utilité, toute remise en cause du leader de cette communauté devient, de fait, une menace existentielle, et non plus une simple question doctrinale. Le coût émotionnel de la dissidence devient alors disproportionné par rapport à l'enjeu théologique réel, ce qui pousse à minimiser ou à rationaliser les signaux d'alerte plutôt qu'à les affronter.
La troisième dynamique est l'effet de halo : la tendance à attribuer, à partir d'une compétence réelle dans un domaine, une fiabilité globale dans tous les autres.
Un homme peut être un exégète remarquable et un piètre juge en matière relationnelle, financière ou éthique. L'effet de halo gomme cette distinction et transforme une compétence ponctuelle en autorité générale, ce qui n'a aucun fondement biblique.
Ces trois mécanismes ne sont pas propres aux milieux charismatiques, intellectuels, traditionnels ou réformés. Ils sont propres au cœur humain, et c'est précisément pour cela qu'aucune sensibilité ecclésiale n'en est protégée par sa seule orthodoxie doctrinale.
Le test que l'Écriture autorise, et celui qu'elle interdit
Il faut nommer avec précision ce qui distingue, dans la pratique, un examen biblique légitime d'une rébellion charnelle, car confondre les deux conduirait à un excès aussi dangereux que l'idolâtrie elle-même.
L'examen biblique se fait dans la soumission au texte, pas dans l'opposition systématique à l'homme. Il cherche la vérité, pas une occasion de se distinguer ou de justifier une indépendance charnelle. Il s'exerce avec humilité, en reconnaissant la possibilité de se tromper soi-même autant que celle que l'enseignant se trompe. Et surtout, il accepte de se soumettre lorsque l'examen confirme la justesse de l'enseignement, ce qui sera le cas la plupart du temps chez un berger fidèle.
La rébellion charnelle, à l'inverse, cherche des prétextes pour échapper à toute autorité, traite chaque correction comme une attaque personnelle, et confond l'autonomie spirituelle avec la liberté chrétienne. Paul ne donne jamais aux Corinthiens la permission de mépriser l'autorité apostolique. Il leur retire seulement le droit de la déifier.
Ce que cela demande concrètement
Revenir à l'examen quotidien des Écritures n'est pas un acte de méfiance, mais un acte d'obéissance directe au modèle béréen. Cela suppose d'accepter, intérieurement, qu'aucun homme, si fidèle soit il, ne soit à l'abri de l'erreur, sans que cette acceptation diminue en rien le respect dû à sa charge. Cela suppose aussi de surveiller, en soi même, le moment précis où l'admiration cesse d'être tempérée par la Parole et commence à se substituer à elle, ce glissement étant presque toujours progressif et rarement perçu au moment où il se produit.
Le fondement reste, à travers toute cette réflexion, d'une simplicité absolue, et c'est cette simplicité même qui devrait désarmer toute idolâtrie naissante : « Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus Christ. » (1 Corinthiens 3:11) Aucun homme, quelle que soit sa compétence, sa ferveur ou son ancienneté, ne peut légitimement occuper la place que ce verset réserve à Christ seul. Le reconnaître pleinement, non comme une formule mais comme une réalité vécue, est la seule protection durable contre cette idole qui ne ressemble à aucune autre, parce qu'elle se construit toujours dans l'ombre d'un attachement qu'on croyait pieux.
L. Gilman

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