LA RÉGÉNÉRATION AVANT LA PENTECÔTE
- L. GILMAN
- il y a 9 minutes
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Vous avez sans doute déjà entendu dire ou simplement pensé que la nouvelle naissance commence au Nouveau Testament, comme si l'Esprit de Dieu n'avait fait son œuvre intérieure qu'à partir de la croix. Cette idée est répandue, mais elle ne résiste pas à l'examen des Écritures. Hénoc, Noé, Abraham : ces hommes ont marché avec Dieu, cru en lui, été déclarés justes par lui, des siècles avant que Christ ne vienne dans la chair. Et pourtant, le même Ancien Testament nous présente des figures comme Saül, Samson et Salomon, hommes touchés par l'Esprit, parfois utilisés puissamment par lui, mais dont la fin pose question. Cette tension est précieuse, car elle nous force à comprendre ce qu'est réellement la nouvelle naissance, et ce qu'elle n'est pas.
La foi qui plaît à Dieu suppose déjà une œuvre intérieure
L'épître aux Hébreux pose un principe sans exception de période : « sans la foi, il est impossible de lui être agréable » (Hébreux 11:6). Or cette foi n'est pas une simple disposition morale que l'homme produirait par lui même. L'Écriture enseigne au contraire l'incapacité native de l'homme naturel à venir de lui même à la foi : « nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire » (Jean 6:44), et Jésus précise que c'est pour cette raison même que beaucoup se retirent de lui (Jean 6:65), preuve qu'il s'agit là d'une impossibilité réelle, et non d'une simple façon de parler. Paul va dans le même sens : « l'homme naturel ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître » (1 Corinthiens 2:14). C'est pourquoi il peut écrire aux Éphésiens que le salut, et la foi qui y conduit, « ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu » (Éphésiens 2:8-9), et aux Philippiens qu'il leur a été fait la grâce « de croire en lui » (Philippiens 1:29), la foi elle même y étant nommée grâce accordée, et non production autonome de l'homme. La foi qui sauve est donc un fruit, non une cause, de la nouvelle naissance.
HÉNOC
Genèse 5:24 dit qu'il « marcha avec Dieu », expression qui décrit une communion suivie, et non un acte isolé. Hébreux 11:5 précise que c'est par la foi qu'il a été enlevé sans voir la mort, ayant reçu, avant cet enlèvement, le témoignage d'avoir été agréable à Dieu. On notera que ce témoignage est rendu alors qu'Hénoc vit dans un monde déjà corrompu, juste avant le déluge (sa prophétie en Jude 14-15 annonce précisément le jugement à venir), ce qui rend sa fidélité d'autant plus remarquable : il marche avec Dieu au milieu d'une génération qui s'en éloigne.
NOÉ
Genèse 6:8 dit que Noé « trouva grâce aux yeux de l'Éternel », avant même qu'il soit question de son obéissance à construire l'arche. L'ordre est important : la grâce précède l'œuvre. Hébreux 11:7 confirme que c'est par la foi qu'il bâtit ce navire de jugement et de salut, « averti divinement sur des choses qu'on ne voyait pas encore », et que par cette foi il devint « héritier de la justice ». Le texte emploie ici le même vocabulaire que celui de la justification par la foi dans le Nouveau Testament, ce qui n'est pas un hasard d'expression.
ABRAHAM
C'est le cas le plus explicite. Genèse 15:6 : « Abram crut à l'Éternel, qui le lui imputa à justice. » Paul construit toute l'argumentation de Romains 4 sur ce verset précis pour montrer que la justification par la foi seule, sans les œuvres, ne date pas de la croix, mais existait déjà avec le père des croyants, et qu'elle fonctionne sur le même principe pour le croyant du Nouveau Testament (Romains 4:23-24). Galates 3:6-9 va plus loin : ceux qui croient sont bénis avec Abraham, en filiation spirituelle directe, pas seulement en imitation morale. Jésus lui même, en Jean 8:56, dit qu'Abraham « a tressailli de joie à la perspective de voir » son jour, ce qui implique une espérance de nature spirituelle, et non une simple promesse terrestre comprise charnellement.
Si cette foi, chez ces trois hommes, suppose la régénération comme chez tout croyant du Nouveau Testament, alors ils étaient nés de nouveau, des siècles avant la Pentecôte. Ce qui change avec elle, ce n'est donc pas l'apparition de l'œuvre régénératrice de l'Esprit, mais son ampleur et sa permanence, promises par Ézéchiel : « je mettrai en vous un esprit nouveau » (Ézéchiel 36:26).
Saül : un don pour la fonction, sans œuvre dans le cœur
Saül est le cas le plus clair, et le plus sombre. L'Esprit de l'Éternel vint sur lui pour la fonction royale (1 Samuel 10:10), il prophétisa même parmi les prophètes, au point que cela devint un proverbe (1 Samuel 10:11-12). Mais ce don était attaché à la charge, non à une transformation intérieure de l'homme. C'est précisément la distinction que Jésus posera plus tard devant ses disciples, lorsqu'il parle de l'Esprit qui, avant la Pentecôte, « demeure auprès de vous », mais qui désormais « sera en vous » (Jean 14:17) : une présence sur la personne, pour une fonction, n'est pas la même chose qu'une présence en elle, qui transforme le cœur. Le retrait de l'Esprit chez Saül en est la preuve. 1 Samuel 16:14 le dit sans détour : « l'Esprit de l'Éternel se retira de Saül, et il fut agité par un mauvais esprit qui venait de l'Éternel. » Un tel retrait serait inconcevable pour une œuvre de régénération authentique, puisque celle ci, par nature, ne se reprend pas : « les dons de la grâce et l'appel de Dieu sont irrévocables » (Romains 11:29). L'Esprit était sur Saül pour le servir dans sa charge, il n'a jamais été en lui pour le transformer dans son cœur.
La suite de la vie de Saül confirme ce diagnostic. Jalousie meurtrière envers David, désobéissance répétée aux ordres explicites de Dieu (1 Samuel 15), et, à la fin, l'acte le plus grave : la consultation d'une nécromancienne (1 Samuel 28), rébellion ouverte et délibérée contre une loi qu'il connaissait parfaitement. Saül illustre ce que Jésus dira plus tard à propos de Caïphe, qui prophétise sans être lui même croyant (Jean 11:49-51) : un don fonctionnel et public de l'Esprit, visible de tous, mais qui ne dit rien de l'état réel du cœur devant Dieu.
Samson : héros de la foi, et pourtant marqué par la chair
Samson pose une difficulté différente, et plus délicate, parce qu'elle touche directement à une question que beaucoup se posent en lisant sa vie : comment un homme aussi charnel peut il figurer parmi les héros de la foi ?
Le texte ne cache rien de ses faiblesses. Vengeance personnelle, liaisons avec des femmes philistines, présomption jusqu'à la trahison de son secret à Delila, malgré trois avertissements clairs (Juges 16). C'est un homme qui, sur une grande partie de sa vie, marche selon la chair bien plus que selon l'Esprit. Et c'est là que certains pensent immédiatement à Romains 8:13 : « si vous vivez selon la chair, vous mourrez. » La question se pose alors avec raison : Samson serait il un exemple de croyant qui finit par se perdre à cause de sa vie charnelle ?
Il faut répondre avec précision, parce que la réponse engage toute la doctrine de la persévérance des saints. Romains 8:13 ne menace pas le croyant authentique d'une perte du salut pour un péché, même grave, mais avertit que vivre habituellement et sans repentance selon la chair est la marque de celui qui n'est pas réellement en Christ, ce que confirme le contexte immédiat : Romains 8 commence par affirmer qu'il n'y a « maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Christ Jésus » (verset 1), et se termine par l'affirmation que rien ne pourra jamais séparer le croyant de l'amour de Dieu (versets 38-39). Le même chapitre ne peut pas, à la fois, garantir l'inséparabilité du croyant et menacer ce même croyant de perdition pour ses fautes. Le verset 13 décrit donc une issue logique pour qui persévère dans la chair sans repentance, pas une sentence individuelle sur chaque rechute d'un enfant de Dieu.
Or Samson meurt en croyant. Sa dernière prière, juste avant sa mort, est adressée à l'Éternel, et reconnue par lui : « Éternel ! souviens toi de moi » (Juges 16:28), suivie de l'exaucement immédiat de cette prière. Et c'est précisément ce qui permet à Hébreux 11:32 de le placer sans réserve parmi les héros de la foi, aux côtés de Gédéon, David et Samuel, hommes dont la vie est loin d'avoir été irréprochable.
Comment alors comprendre sa fin terrible, yeux arrachés, esclave moulant le grain chez ses ennemis, mort écrasé sous les colonnes du temple de Dagon ? La réponse la plus cohérente avec l'ensemble de l'Écriture est celle du châtiment paternel, et non de la condamnation. Hébreux 12:6 affirme que « le Seigneur châtie celui qu'il aime », et Paul donne un exemple concret de ce principe en 1 Corinthiens 11:30, où des croyants sont frappés de maladie et de mort à cause de péchés graves dans l'Église, sans pour autant être perdus, puisqu'il ajoute immédiatement : « nous sommes jugés par le Seigneur, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde » (verset 32). La discipline divine peut donc être sévère, jusqu'à la mort elle même, et rester malgré tout une discipline de fils, jamais une sentence de réprobation. C'est ce cadre, et non celui d'une perte du salut, qui rend compte de la fin de Samson : un homme réellement né de Dieu, sévèrement châtié pour sa vie charnelle, et néanmoins reçu par grâce au moment de sa mort.
Salomon : apostasie ou rétrogradation grave ?
Salomon est le cas le plus difficile de l'Ancien Testament, et il faut avoir l'honnêteté de le dire sans forcer le texte dans un sens ou dans l'autre.
Il reçoit de Dieu une sagesse sans pareille (1 Rois 3:12), bâtit le temple, écrit les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques. Et pourtant, « quand Salomon fut dans la vieillesse, ses femmes inclinèrent son cœur vers d'autres dieux » (1 Rois 11:4), au point qu'il bâtit lui même des hauts lieux pour Kemosch et pour Milcom (1 Rois 11:7), des divinités auxquelles on offrait des sacrifices d'enfants. Le texte ne raconte, à ce moment du récit, aucun repentir explicite : le livre des Rois referme l'histoire de Salomon sur cette note sombre, sans verset de retour.
Deux lectures restent donc possibles, et toutes deux ont des défenseurs sérieux dans la tradition réformée. La première voit en Salomon un homme richement doué et employé par Dieu pour son œuvre, sans que cela suppose une régénération de son cœur, à l'image de Saül : Dieu se sert d'instruments qu'il n'a pas nécessairement régénérés, comme il s'est servi de Cyrus (Ésaïe 45:1) ou de Balaam (Nombres 22-24). La seconde lecture, à laquelle on peut légitimement pencher avec prudence, s'appuie sur l'Ecclésiaste lui même : ce livre se referme par un retour explicite à la crainte de Dieu, après tout l'examen désabusé des plaisirs, des richesses et de la sagesse humaine poursuivis « sous le soleil » : « crains Dieu et observe ses commandements, car c'est là ce que doit faire tout homme » (Ecclésiaste 12:13), suivi d'un rappel solennel du jugement à venir (12:14). Si l'Ecclésiaste est bien écrit après les égarements relatés en 1 Rois 11, comme le pensent plusieurs commentateurs, alors ce livre pourrait être le témoignage tardif d'un cœur revenu de ses idoles, semblable en cela à la repentance de Manassé après une vie entière d'apostasie et d'idolâtrie (2 Chroniques 33:12-13).
L'honnêteté exige cependant de reconnaître que le texte ne tranche pas formellement entre ces deux lectures. Dieu seul connaît avec certitude l'état du cœur de Salomon au moment de sa mort, et notre rôle n'est pas de prononcer un jugement définitif là où l'Écriture elle même garde le silence, mais d'en tirer l'avertissement qu'elle donne sans ambiguïté : même la plus grande sagesse, le plus grand privilège spirituel et le plus grand service rendu à Dieu ne mettent personne à l'abri de la séduction du cœur.
Ce que ces vies nous enseignent, ensemble
Hénoc, Noé et Abraham nous montrent que la nouvelle naissance n'a pas attendu la croix pour façonner des cœurs nouveaux. Saül, Samson et Salomon nous montrent, chacun à sa manière, qu'un don visible de l'Esprit, un service éclatant, ou même une sagesse extraordinaire, ne sont jamais en eux mêmes la preuve d'une régénération réelle, et que la chair, même chez un homme né de Dieu comme Samson semble l'avoir été, produit toujours des dégâts dont on ne peut s'excuser sous prétexte que Dieu pardonne. Que ces dégâts relèvent d'un châtiment paternel sévère, comme chez Samson, ou qu'ils ouvrent un doute réel sur la nature même de la foi professée, comme chez Saül et, dans une moindre mesure, chez Salomon, le résultat est le même : une vie ravagée par la chair, et un avertissement solennel pour tout lecteur.
C'est exactement ce que Paul écrira plus tard aux Corinthiens, en relisant l'histoire d'Israël au désert : « ces choses leur sont arrivées pour servir d'exemples, et elles ont été écrites pour notre instruction » (1 Corinthiens 10:11), avant de conclure par cet avertissement qui vaut pour chacun de nous : « que celui qui croit être debout prenne garde de tomber » (1 Corinthiens 10:12).
Application pratique
Examinez si votre assurance spirituelle repose sur ce que Dieu a fait pour vous d'extérieur, un service reconnu, un don visible, une place établie dans l'Église, ou sur ce qu'il a véritablement fait en vous. Le don n'est jamais la preuve du salut, seul le fruit durable de repentance et de sainteté en témoigne.
Si votre vie porte encore, comme celle de Samson, les marques d'une chair non soumise, ne présumez ni de votre salut ni de l'impunité. Dieu châtie ceux qu'il aime, parfois sévèrement, précisément parce qu'il les aime et veut les ramener à lui, et ce châtiment doit vous conduire à la repentance, non au désespoir ni à la présomption.
Ne jugez pas trop vite les cas que l'Écriture elle même laisse dans l'incertitude, comme celui de Salomon. Là où le texte garde le silence sur l'état final d'un cœur, gardez vous d'un verdict que Dieu seul est habilité à rendre, et tournez plutôt cette incertitude vers l'examen du vôtre.
Conclusion
La nouvelle naissance n'a pas commencé à la Pentecôte. Elle a façonné le cœur d'Hénoc, de Noé et d'Abraham bien avant que Christ ne vienne dans la chair, parce que la foi qui plaît à Dieu a toujours été, à travers toute l'histoire du salut, l'œuvre de son Esprit, et non le produit de la volonté humaine. Mais cette même histoire nous avertit, par Saül, par Samson, par Salomon, qu'un don visible de l'Esprit, un service éclatant ou une sagesse immense ne sont jamais une preuve suffisante de régénération, et que la chair, livrée à elle même, ravage même les vies les plus prometteuses. Seul celui qui sonde les cœurs sait avec certitude qui est véritablement né de lui. « L'Éternel connaît ceux qui sont siens » (2 Timothée 2:19).
L. Gilman


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