QUAND L'AMOUR DE LA VÉRITÉ FAIT MAL
- L. GILMAN
- il y a 12 heures
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Il est une grâce que peu de chrétiens reconnaissent comme telle : l'amour de la vérité. Non pas le goût intellectuel pour la théologie, non pas la satisfaction d'avoir raison sur un point de doctrine, mais cette disposition profonde, souveraine, que le Saint-Esprit dépose dans le cœur de ceux qu'il régénère, et qui les rend incapables de se contenter du mensonge. Paul l'appelle dans 2 Thessaloniciens 2:10 "l'amour de la vérité", et il le présente comme ce qui distingue ceux qui sont sauvés de ceux qui périssent. Ceux qui ne l'ont pas reçu "ont reçu en échange une puissance d'erreur, pour qu'ils croient au mensonge" (2 Thessaloniciens 2:11).
Cet amour de la vérité est une bénédiction. Mais dans un monde bâti sur le mensonge, dans une Église largement contaminée par des doctrines étrangères à l'Écriture, il est aussi une source de souffrance réelle. Voir des frères et sœurs sincères demeurer dans l'erreur, enseigner ce qui est faux, et parfois défendre avec ferveur des doctrines que la Bible ne contient pas, c'est une douleur que connaissent tous ceux que Dieu a conduits, souvent progressivement, hors de ces systèmes. La vérité totale se révèle petit à petit dans la vie du croyant. C'est le Seigneur qui conduit les choses, à son rythme, par sa Parole. Mais une fois que les yeux ont été ouverts, il n'est plus possible de faire semblant de ne pas voir.
Cet article ne vise pas à condamner des personnes. Il vise à nommer des doctrines précises, à les confronter à l'Écriture, et à donner aux croyants les outils pour discerner.
La dîme obligatoire : une loi que Christ a accomplie
L'enseignement selon lequel les chrétiens sont tenus de donner dix pour cent de leurs revenus à leur Église locale, sous peine de "voler Dieu" (Malachie 3:10), est l'une des doctrines les plus répandues dans les milieux charismatiques et évangéliques populaires. Elle est aussi l'une des plus mal fondées exégétiquement.
La dîme était une institution de la loi mosaïque, liée au système théocratique d'Israël, au sacerdoce lévitique et à l'économie agricole du pays de Canaan. Elle n'était pas une contribution financière volontaire : c'était un impôt religieux et civil, versé en nature, destiné à entretenir les lévites qui n'avaient pas de portion de terre (Nombres 18:21). Il y avait en réalité plusieurs dîmes distinctes dans la Torah, ce que les partisans de la dîme chrétienne ignorent généralement.
Le Nouveau Testament ne prescrit jamais la dîme aux Églises. Paul enseigne une tout autre économie de la générosité : "Que chacun donne comme il l'a résolu en son cœur, sans tristesse ni contrainte ; car Dieu aime celui qui donne avec joie" (2 Corinthiens 9:7). Il n'y a ni pourcentage fixé, ni obligation légale, ni malédiction pour celui qui ne donne pas dix pour cent. Il y a une générosité libre, proportionnelle, joyeuse, motivée par la grâce reçue.
Utiliser Malachie 3:10 pour imposer une obligation financière aux chrétiens, c'est arracher un texte de son contexte historique et théologique pour en faire un instrument de contrôle. Christ a accompli la loi (Matthieu 5:17). Nous ne sommes plus sous la pédagogie de Moïse.
La délivrance des chrétiens : une doctrine sans fondement scripturaire
L'enseignement selon lequel un chrétien peut être habité ou "oppressé intérieurement" par un démon, et qu'il a besoin d'une séance de délivrance pour en être libéré, est une doctrine qui n'existe pas dans le Nouveau Testament.
L'Écriture enseigne sans ambiguïté que celui qui est né de nouveau est une nouvelle création (2 Corinthiens 5:17), que son corps est temple du Saint-Esprit (1 Corinthiens 6:19), et que Christ demeure en lui par la foi (Galates 2:20). L'idée qu'un démon puisse cohabiter avec le Saint-Esprit dans la même personne est théologiquement absurde et scripturalement introuvable. Nulle part dans les épîtres, qui sont précisément les lettres écrites pour instruire l'Église sur sa vie pratique, n'apparaît l'idée qu'un croyant puisse avoir besoin d'être délivré d'une présence démoniaque intérieure.
Les problèmes spirituels du croyant sont traités dans le NT par la sanctification progressive, la repentance, la mort au péché, le renouvellement de l'intelligence (Romains 12:2). Jamais par l'expulsion de démons. Les exemples de délivrance dans les Évangiles et les Actes concernent des incrédules ou des personnes extérieures à la communauté des disciples.
Ce que cette doctrine produit concrètement, c'est une dépendance à des "spécialistes" de la délivrance, une vie chrétienne instable fondée sur l'expérience émotionnelle plutôt que sur la Parole, et une vision de la sanctification qui contourne entièrement la croix et l'œuvre accomplie de Christ.
La proclamation positive : la foi comme force magique
Connue aussi sous le nom de "loi de l'attraction spirituelle" ou "confession de foi", cette doctrine enseigne que les paroles prononcées avec foi créent la réalité, que Dieu est obligé d'honorer les confessions positives, et qu'au contraire les paroles négatives attirent le malheur. Elle est au cœur du mouvement Parole de Foi, popularisé par Kenneth Hagin, Kenneth Copeland, et leurs nombreux héritiers francophones.
Cette doctrine est étrangère à la Bible de bout en bout. La foi biblique n'est pas une force : c'est une confiance personnelle en un Dieu personnel, souverain, qui agit selon sa volonté et non selon les formules que nous prononçons. "Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?" (Romains 8:31) : la sécurité du croyant repose sur la souveraineté de Dieu, pas sur la qualité de ses déclarations.
Paul a prié trois fois pour que son écharde soit retirée. Elle ne l'a pas été. Dieu lui a répondu : "Ma grâce te suffit" (2 Corinthiens 12:9). Selon la théologie de la proclamation positive, Paul n'avait pas assez de foi, ou ses confessions étaient mauvaises. C'est absurde, et c'est blasphématoire.
Ce que cette doctrine produit : une culpabilisation des malades qui ne guérissent pas (ils manquent de foi), une vision de Dieu réduit à un distributeur automatique, et une foi fondée sur l'expérience émotionnelle plutôt que sur la Parole objective.
Les malédictions générationnelles : Christ les a portées toutes
L'enseignement sur les malédictions générationnelles affirme que les péchés des ancêtres transmettent des malédictions spirituelles aux descendants, et que le chrétien doit identifier et "briser" ces malédictions par des prières spécifiques pour être pleinement libéré.
Ce système s'appuie principalement sur Exode 20:5 : "Je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération." Mais ce texte, replacé dans son contexte, décrit les conséquences naturelles et sociales du péché dans une lignée, non une transmission magique de malédictions spirituelles. Et Ézéchiel 18 tranche la question avec une clarté absolue : "L'âme qui pèche, c'est celle qui mourra. Le fils ne portera pas l'iniquité du père" (Ézéchiel 18:20).
Quant au chrétien, la réponse de l'Écriture est définitive : "Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, étant devenu malédiction pour nous" (Galates 3:13). Si Christ a porté toutes les malédictions à la croix, quelle malédiction générationnelle resterait-il à briser ? Cette doctrine revient à dire que l'œuvre de Christ est incomplète, ce qui est une atteinte directe à l'Évangile.
Les nouvelles prophéties : la révélation est close
Enfin, l'un des piliers du charismatisme contemporain : la croyance que Dieu continue de donner des révélations nouvelles par des prophètes contemporains, des mots de connaissance, des visions, et des paroles directes adressées à des individus ou à des Églises.
Jude 3 parle de "la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes". L'expression "une fois pour toutes" (hapax en grec) indique une transmission définitive et close. Le canon est fermé. Hébreux 1:1-2 est tout aussi clair : "Après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, parlé à nos pères par les prophètes, Dieu, dans ces derniers temps, nous a parlé par le Fils." La révélation progressive trouve son achèvement en Christ et dans l'Écriture apostolique.
Ce n'est pas nier la souveraineté du Saint-Esprit que d'affirmer la clôture de la révélation. L'Esprit continue d'agir puissamment : il illumine l'Écriture, il convainc de péché, il sanctifie, il guide par la Parole. Mais il n'ajoute pas à l'Écriture. Apocalypse 22:18-19 avertit solennellement contre quiconque ajouterait à ce livre. Ce principe couvre l'ensemble du canon.
Avant d'aller plus loin, une distinction s'impose, et elle est essentielle. Affirmer que la révélation canonique est close ne revient pas à nier que Dieu puisse conduire souverainement un croyant par des moyens extraordinaires dans sa vie personnelle. Un songe qui se vérifie progressivement dans l'histoire d'une vie, qui ne contredit aucune vérité scripturaire, qui ne prétend pas faire autorité sur l'Église, relève de la Providence de Dieu et non d'un office prophétique. Calvin lui-même ne niait pas que Dieu puisse conduire ses enfants par des voies singulières. Ce qu'il refusait, c'est que ces voies constituent une nouvelle révélation publique ayant autorité sur l'Église au même titre que l'Écriture. La distinction est capitale : d'un côté, la conduite providentielle et personnelle de Dieu dans la vie d'un croyant particulier ; de l'autre, la prétention à un office prophétique institutionnel délivrant des paroles nouvelles à l'Église. C'est cette seconde catégorie qui est ici en cause.
Face à cette position, les charismatiques invoquent presque toujours le même texte : "Vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes" (Joël 2:28, cité en Actes 2:17). L'argument semble fort. Il ne l'est pas, dès lors que l'on lit le texte dans son contexte.
Pierre, le jour de la Pentecôte, cite Joël en disant : "c'est ici ce qui a été dit par le prophète Joël". Il ne dit pas "ceci va commencer" ou "ceci annonce une ère ouverte indéfiniment". Il dit : ceci s'accomplit maintenant, ici, à la Pentecôte. L'effusion de l'Esprit sur "toute chair" est l'inauguration de l'ère messianique, l'entrée dans les "derniers jours", expression qui désigne dans le Nouveau Testament l'époque ouverte par la venue et l'œuvre de Christ, non une période encore à venir.
"Toute chair" ne signifie pas non plus "tout le monde sans distinction à toutes les époques". Dans le contexte de Joël, cela signifie que l'Esprit ne sera plus réservé à quelques figures exceptionnelles comme dans l'Ancien Testament. Il sera répandu sur tous les croyants, hommes et femmes, jeunes et vieux, esclaves et libres. C'est exactement ce que confirment 1 Corinthiens 12:13 et Galates 3:28. L'accomplissement, c'est l'Église elle-même, corps dans lequel tous ont reçu l'Esprit.
Les prophéties, visions et songes mentionnés par Joël désignent la révélation apostolique, l'ère dans laquelle le canon du Nouveau Testament allait être constitué. Les apôtres et prophètes du premier siècle ont accompli cela. Éphésiens 2:20 dit que l'Église est bâtie sur le fondement des apôtres et des prophètes : un fondement se pose une fois, on ne le repose pas à chaque génération.
Ce que le charismatisme fait avec Joël 2 et Actes 2, c'est détacher ces textes de leur accomplissement historique précis pour en faire un programme ouvert indéfiniment. C'est une erreur exégétique grave, et elle a des conséquences directes : elle ouvre la porte à n'importe quelle "parole" présentée comme venant de Dieu, sans aucun critère de vérification possible sinon le sentiment ou l'autorité du prophète qui la prononce.
Ce que les "nouvelles prophéties" produisent : une autorité humaine placée au-dessus ou à côté de l'Écriture, une instabilité doctrinale permanente, et des brebis conditionnées à attendre une parole de leur prophète plutôt que de chercher Dieu dans sa Parole.
Une seule boussole
Ces doctrines ont en commun un même glissement fondateur : elles déplacent l'autorité de l'Écriture vers l'expérience, l'émotion, la tradition charismatique, ou la parole d'un leader. C'est précisément ce que la Réforme a combattu, et c'est ce que le croyant attaché à Sola Scriptura doit continuer de combattre aujourd'hui.
La souffrance de voir des proches demeurer dans ces systèmes est réelle, et elle est souvent d'autant plus vive que l'amour pour eux est grand. Ceux que Dieu a conduits hors de ces erreurs ne l'ont pas toujours été en un jour. La vérité s'est révélée progressivement, par la Parole, par la Providence, par la patience de Dieu envers eux. Il en sera peut-être de même pour ceux qu'ils aiment et qu'ils voient encore dans l'erreur.
Cela ne signifie pas le silence. Cela signifie une fidélité patiente : vivre la vérité, la dire quand la porte s'ouvre, prier sans relâche, et faire confiance à Celui qui ouvre les yeux quand il le décide. Paul écrit à Timothée : "Reprends, censure, exhorte, avec toute douceur et en instruisant" (2 Timothée 4:2). La douceur n'est pas l'absence de vérité. Elle en est le vêtement.
L'amour de la vérité que l'Esprit dépose dans le cœur du croyant est une grâce. Il fait mal, parfois. Mais il conduit à Christ, qui est lui-même "le chemin, la vérité et la vie" (Jean 14:6). Et cette vérité-là, aucun mensonge ne peut l'éteindre.
L. Gilman


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