SORTIR D'ÉGYPTE POUR ADORER
- L. GILMAN
- il y a 2 jours
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Beaucoup de chrétiens voudraient adorer Dieu tout en gardant une main tendue vers le monde, pensant qu'il est possible de garder un pied dans l'Égypte tout en levant les yeux vers l'Éternel. Le livre de l'Exode répond à cette illusion avec une clarté qui dérange. Quand Moïse demande à Pharaon de laisser partir le peuple pour l'adorer, Dieu ne réclame pas un aménagement, il réclame une distance. Cette exigence, posée dès le buisson ardent, éclaire une vérité que l'Église a trop souvent adoucie : un culte rendu à Dieu depuis l'intérieur du système qu'il condamne n'est pas un culte, c'est une contradiction.
Quatre compromis, un seul refus
Dès l'appel de Moïse, la demande est précise. En Exode 3:18, Dieu lui ordonne de dire à Pharaon : « Permets-nous de faire trois journées de marche dans le désert, pour offrir des sacrifices à l'Éternel, notre Dieu. » Ce n'est pas une négociation ouverte à l'ajustement, c'est un ordre reçu avant même la première rencontre avec le roi d'Égypte.
Pharaon, lui, va tenter quatre compromis successifs, et Moïse va refuser chacun d'eux. D'abord, il propose que le peuple sacrifie sur place, en Égypte même (8:25). Moïse répond que c'est impossible, « car nous offririons à l'Éternel, notre Dieu, des sacrifices qui sont en abomination aux Égyptiens. Et si nous offrons, sous leurs yeux, des sacrifices qui sont en abomination aux Égyptiens, ne nous lapideront-ils pas ? » (8:26). Le culte rendu à l'intérieur même du système idolâtre serait à la fois une offense à Dieu et un danger mortel pour le peuple. Ensuite, Pharaon accepte le départ mais restreint la distance (8:28). Puis, après le fléau des sauterelles, il n'autorise que les hommes à partir (10:11). Enfin, après les ténèbres, il consent à laisser partir tout le peuple, à condition que les troupeaux restent (10:24). Et c'est là que Moïse répond, sans détour, que pas un sabot ne restera derrière (10:26).
Ce qui frappe dans cette suite de refus, c'est qu'aucun d'eux ne relève d'un entêtement personnel de Moïse. Chaque compromis proposé par Pharaon aurait suffi à faire cesser les plaies. Mais chaque fois, ce que Pharaon offrait restait en deçà de ce que Dieu avait ordonné dès le départ. Ce n'est pas Moïse qui fixe la limite, c'est la parole déjà reçue qui l'empêche de l'abaisser.
Le culte ne se négocie pas avec le monde
Cette exigence de distance n'appartient pas seulement à l'histoire d'Israël. Elle traverse toute l'Écriture jusqu'au Nouveau Testament, où Paul écrit aux Corinthiens : « Ne vous mettez pas avec les infidèles sous un joug étranger. Car quel rapport y a-t-il entre la justice et l'iniquité ? ou qu'y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres ? » (2 Corinthiens 6:14). Il poursuit quelques versets plus loin par cet appel que le Seigneur lui-même adresse à son peuple : « Sortez du milieu d'eux, Et séparez-vous, dit le Seigneur ; Ne touchez pas à ce qui est impur, Et je vous accueillerai » (2 Corinthiens 6:17).
Ce principe n'est ni du légalisme ni du repli craintif. Il repose sur une incompatibilité de nature entre ce que Dieu est et ce que le monde propose. Israël ne pouvait pas honorer l'Éternel avec les catégories religieuses de l'Égypte, parce que ce que le peuple devait offrir était précisément ce que l'Égypte tenait pour sacré et intouchable. De la même manière, un croyant ne peut pas rendre à Dieu un culte authentique tant qu'il reste attelé aux valeurs, aux compromis moraux ou aux fréquentations qui contredisent ce que Dieu déclare saint. Calvin le relevait déjà en commentant l'endurcissement de Pharaon : Dieu ne cherche pas seulement une obéissance de façade, il cherche à faire connaître qui il est, et cela suppose une rupture nette avec ce qui le nie.
Nous ne savons pas encore ce qu'il faudra
Un dernier détail du texte mérite d'être souligné, parce qu'il évite un contresens fréquent. Quand Moïse refuse de laisser les troupeaux en Égypte, il ne le fait pas parce qu'il sait exactement de quoi le culte aura besoin. Il le dit lui-même : « jusqu'à ce que nous soyons arrivés, nous ne savons pas ce que nous choisirons pour offrir à l'Éternel » (10:26). La séparation d'avec l'Égypte précède la clarté sur les détails. Le peuple ne connaît pas encore la forme exacte de l'adoration qui l'attend, mais il sait déjà qu'il ne peut rien laisser derrière lui qui pourrait s'avérer nécessaire.
C'est un renversement important par rapport à la manière dont on raisonne souvent. On voudrait savoir précisément ce que Dieu demandera avant d'accepter de tout Lui donner. Le texte inverse cet ordre. Il faut d'abord sortir, tout emporter, ne rien négocier, et c'est en chemin que la clarté viendra sur ce qui doit réellement servir.
Ces trois vérités interrogent directement la vie chrétienne aujourd'hui. Prendre de la distance vis à vis du monde ne consiste pas à s'isoler par peur, mais à refuser tout compromis qui prétend permettre d'adorer Dieu sans rien Lui coûter.
Concrètement, cela signifie examiner les accords tacites que l'on passe avec ce qui nous entoure, ces divertissements, ces relations, ces habitudes que l'on garde parce qu'ils semblent inoffensifs tant qu'ils restent à distance raisonnable de notre foi. Cela signifie aussi se méfier des compromis qui viennent de l'intérieur même de la vie chrétienne, ces enseignements édulcorés, ces fréquentations qui portent le nom de frères sans en avoir la fidélité, et qui proposent eux aussi de sacrifier sur place plutôt que de sortir. Cela signifie enfin accepter de partir sans connaître tous les détails de ce que Dieu demandera ensuite, en faisant confiance à celui qui a déjà tout emporté avec nous, sachant qu'il révèle sa volonté à mesure que l'on marche dans l'obéissance, et non avant.
La distance qu'exige Dieu n'est jamais un appauvrissement. Le peuple qui sort d'Égypte sans rien y laisser découvre, au bout du chemin, une promesse plus grande que ce qu'il a quitté : « Je serai pour vous un père, Et vous serez pour moi des fils et des filles, Dit le Seigneur tout-puissant » (2 Corinthiens 6:18).
L. Gilman


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