TU AIMERAS TON PROCHAIN - Partie 1


Très souvent, le Sauveur prenait pour texte de ses discours les préceptes de la loi morale. Plusieurs de ses sermons - (et quels sermons pourraient se comparer aux siens?) - ne contiennent absolument rien de cet assemblage de vérités capitales, que de nos jours l'on désigne communément sous le nom « d'évangile ».



Matthieu 19 : 19 honore ton père et ta mère; et : tu aimeras ton prochain comme toi-même.


Chaque fois qu'il se levait pour prêcher à la multitude, il ne revenait point sur les doctrines de l'élection, de l'expiation, du salut gratuit, ou de la persévérance finale. Non, il parlait tout aussi fréquemment des grands devoirs de la vie humaine, de ces précieux fruits de l'Esprit, que la grâce de Dieu peut nous faire produire.

Ce que j'avance là vous étonne peut-être, mes chers auditeurs; mais relisez avec attention les quatre évangiles, et jugez vous-mêmes si je hasarde trop en affirmant qu'une très-grande partie du ministère de notre Sauveur fut employée à dire clairement aux hommes comment ils devaient se conduire les uns envers les autres. Il est même tel discours de Jésus, qui, fût-il prononcé aujourd'hui pour la première fois, risquerait fort de ne point être classé par certains critiques de notre époque au nombre des discours « pleins de saveur et d'onction » : non pas toutefois qu'aucune parole de Jésus manque de saveur; mais on comprend que sa morale sévère ne convienne que médiocrement à ce christianisme fade et sentimental qui n'embrasse la religion que par son côté abstrait, et fait bon marché de son côté pratique.

Mes biens-aimés, à l'exemple de leur Maître, les ministres de l'évangile sont tenus d'avertir les hommes de leurs devoirs, non moins que de proclamer le salut qui est en Christ. S'ils négligent de prêcher le devoir, je ne pense pas que le Seigneur leur accorde jamais la grâce d'amener des âmes à reconnaître la suprême beauté de la doctrine de l'expiation; et, s'ils ne font jamais retentir aux oreilles de leurs auditeurs les tonnerres de la loi, réclamant pour leur Maître l'obéissance qui lui est due, je doute qu'ils puissent parvenir à convaincre les hommes de leur état de péché - du moins de cette conviction profonde et sérieuse qui mène à la conversion.

Je sais d'avance que mon discours aujourd'hui sera condamné, comme manquant de saveur et de vie, par ceux d'entre vous qui voudraient que le prédicateur tournât éternellement dans le même cercle de doctrines; mais peu m'importe. Ce méchant monde a quelquefois besoin d'être repris, et, quand l'occasion s'en présente, nous ne devons pas lui épargner les censures. D'ailleurs, si jamais il y eut un temps où le ministre de l'évangile ait eu besoin de rappeler le précepte contenu dans mon texte, sans contredit ce temps est bien le nôtre.

A quelle époque en effet , a-t-on plus souvent oublié, plus rarement pratiqué cette parole de Jésus-Christ : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ? Nous examinerons, en premier lieu, LE COMMANDEMENT POSITIF que nous donne mon texte. Puis, j'essaierai de vous indiquer QUELQUES–UNS DES MOTIFS QUI DOIVENT VOUS PORTER A Y OBEIR; enfin, je terminerai en appelant votre attention sur QUELQUES IMPORTANTES VERITES QUI RESSORTENT DE MON TEXTE.



CHAPITRE 1


Avant tout, occupons-nous DU COMMANDEMENT. Jésus-Christ l'a appelé, vous le savez, le second commandement. " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force," ce qui revient à dire: " Tu aimeras ton Dieu plus que toi-même," - voilà le premier commandement.

Et voici le second dont les exigences sont, à la vérité, un peu moindres, mais qui n'en est pas moins d'une prodigieuse élévation : " Tu aimeras ton prochain comme toi-même. "


Et d'abord, qui dois-je aimer ? Mon prochain.

Par le mot prochain, nous devons entendre premièrement toute personne qui vit près de nous, et par extension, tout membre, quel qu'il soit, de la grande famille humaine. Dans son sens propre, ce mot signifie voisin ou proche, en sorte que celui-là est essentiellement mon prochain qui vit, demeure ou se trouve près de moi. Ainsi, par exemple, le pauvre blessé, gisant à demi mort sur le chemin de Jéricho, était le prochain du bon Samaritain, et avait droit à sa compassion, par le seul fait qu'il se trouvait sur sa route.

Aime donc ton prochain, ô mon frère. Peut-être est-il riche, tandis que tu es pauvre. Peut-être son habitation seigneuriale s'élève-t-elle à côté de ton humble chaumière. Tu vois ses vastes domaines, son fin lin, ses habits magnifiques. Le même Dieu qui lui a donné ces biens a jugé bon de te les refuser; c'est pourquoi ne convoite pas ses richesses, et ne nourris dans ton coeur aucune pensée amère à son égard.

Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, il y aura toujours inégalité de fortune parmi les hommes : soumets-toi donc sans murmures à cette loi de la société. Sois content de ton sort, si tu ne peux l'améliorer; surtout, ne regarde pas ton prochain d'un oeil d'envie; ne souhaite pas le voir réduit, comme toi, à la pauvreté. Et, si des gens sans principes ni conscience cherchaient à lui ravir ses biens, fût-ce même à ton profit, garde-toi de les aider ou de les soutenir en aucune manière. Aime ton prochain, et alors tu ne saurais lui porter envie.

Et toi, riche de ce monde, ne méprise point ton voisin, parce qu'il est d'une condition autre que la tienne. Peut-être auprès de toi vit un pauvre : ne rougis point de l'appeler ton prochain; ne rougis point de reconnaître que tout pauvre qu'il est, il a droit à ton amour. Le monde l'appelle ton inférieur, mais, je te prie, en quoi consiste cette infériorité ? S'il n'est pas ton égal en position, il l'est en réalité. Dieu a fait naître d'un seul sang tout le genre humain.


Actes 27 : 26 Mais nous devons échouer sur une île.


Ne te persuade donc pas que tu vailles plus que lui. Il est homme, et toi, qu'es-tu de plus ? Il peut être un homme en haillons, mais un homme en haillons est toujours un homme, c'est-à-dire un être créé à l'image de Dieu; et quand même tu serais un homme vêtu de pourpre, encore ne serait-tu, après tout, qu'un homme.

Ne manque donc pas d'aimer ton prochain, ô mon frère, quelle que soit sa pauvreté, et garde-toi de le mépriser, fût-t-il même tombé au dernier degré de l'échelle sociale. Aime aussi ton prochain, quelles que puissent être ses convictions religieuses. Tu crois que la fraction de l'Eglise à laquelle tu appartiens est la plus près de la vérité, et tu ne doutes ni de ton salut ni de celui de tes amis qui pensent comme toi. Ton prochain, lui, pense différemment. Sa religion, selon toi, est erronée et mensongère; aime-le malgré cela. Que les divergences qui séparent vos opinions ne séparent point vos coeurs. Peut-être a-t-il tort, peut-être a-t-il raison, je ne prétends point décider entre vous; quoi qu'il en soit, je sais une chose, c'est que celui-là pratique le mieux l'Evangile qui aime le plus son prochain. Mais il se peut que tu aies affaire à un homme qui n'ait pas de religion du tout. Il insulte Dieu, il viole ses sabbats, il est sceptique, et il s'en fait gloire. N'importe; tu dois l'aimer. Des paroles hautaines ne pourraient que l'éloigner davantage de la pitié; une conduite dure à son égard ne le disposerait pas à devenir chrétien. Aime-le, malgré son impiété. Aussi bien, son péché n'est pas contre toi; il est contre ton Dieu.

Or, ce Dieu, tu le sais, se charge lui-même de tirer vengeance des péchés commis contre lui. Laisse donc ton prochain entre les mains du juste Juge; mais en attendant, si tu peux lui rendre service, lui témoigner de l'intérêt ou de la bienveillance, fais-le sans hésiter, fais-le de nuit ou de jour. Et, si tu établis quelque distinction entre lui et un autre, qu'elle soit plutôt en sa faveur qu'à son préjudice. Que ta conduite tout entière lui dise clairement : " Parce que tu n'es pas de ma religion, parce que mon Dieu n'est pas ton Dieu, je veux chercher d'autant plus à t'être agréable, afin de te gagner, si je le puis, à la bonne cause. Quoique tu sois un Samaritain hérétique et moi un Israélite orthodoxe, je te considère pourtant comme mon prochain, et je veux t'aimer, dans l'espérance que bientôt tu ne monteras plus à ton faux temple de Garizim, mais que tu viendras adorer Dieu avec moi dans son sanctuaire de Jérusalem. "

Oui, mon cher auditeur, aime ton prochain, je le répète, quoique sa religion soit autre que la tienne. Tu dois l'aimer également, quoiqu'il te fasse concurrence et que ses intérêts soient opposés aux tiens. C'est là une maxime qu'il serait difficile, je le sais, d'introduire à la Bourse ou dans les affaires; néanmoins, c'est une maxime, industriels et commerçants, qu'il est de mon devoir de vous faire entendre.

Un jeune homme vient peut-être de se lancer dans une entreprise, et vous craignez que, s'il réussit, il ne vous cause du dommage. Gardez-vous de lui désirer du mal. Gardez-vous surtout de rien faire ou de rien dire, qui puisse porter atteinte à son honneur ou à son crédit. Votre devoir est de l'aimer; car, bien qu'il soit votre compétiteur en affaires, il n'en est pas moins votre prochain.

Peut-être aussi un de vos confrères est-il votre débiteur. Si vous exigez le paiement de sa dette, vous le ruinez du coup; si, au contraire, vous lui laissez la somme qu'il a entre ses mains, il pourra faire face à l'orage et sortir heureusement de la crise qu'il traverse. Quel est votre devoir envers lui ? Vous devez l'aimer comme vous vous aimez vous-mêmes et agir à son égard comme vous voudriez qu'on agît au vôtre, fussiez-vous placé dans les mêmes circonstances.

Quel que soit celui avec lequel tu entretiens des relations commerciales, souviens-toi donc, ô homme, qu'il est ton prochain. Quel que soit celui avec lequel tu trafiques, qu'il soit plus grand ou plus petit que toi, il est ton prochain, et la loi chrétienne te commande d'avoir de l'affection pour lui. Elle ne t'exhorte pas simplement à ne le point haïr, elle t'ordonne de l'aimer; et, quand même il entraverait tes projets, quand même il t'empêcherait d'acquérir des richesses, quand même il t'enlèverait ta clientèle, ton crédit, ou, ce qui est mille fois pire, ta réputation - encore serais-tu obligé de l'aimer comme toi-même. Cette loi n'admet point d'exception : Tu aimeras ton prochain. Tu dois encore aimer ton prochain, ô mon frère, quoiqu'il t'afflige par son péché.

Souvent, n'est-il pas vrai ? nos esprits se soulèvent, nos coeurs se serrent au dedans de nous, en voyant les iniquités qui s'accomplissent dans les rues de nos grandes villes. Nous voudrions pouvoir mettre au ban de la société, comme des malédictions vivantes, le pêcheur scandaleux, le débauché, la femme de mauvaise vie..... Ce sentiment n'est pas bon, il n'est pas chrétien. Nous devons aimer les plus grands pécheurs, et loin d'en bannir aucun de la douce région de l'espérance, nous devons faire tous nos efforts pour les ramener au bien. Mon prochain est-il un brigand, un menteur, un scélérat ?

Evidemment, je ne puis aimer sa scélératesse, autrement je serais un scélérat moi-même. Je ne puis aimer son mensonge, autrement je serais moi-même un homme faux. Néanmoins, je suis tenu de l'aimer, lui, personnellement, et, s'il m'a fait du mal, je ne dois nourrir à son égard aucun désir de vengeance, aucune pensée de ressentiment, mais, comme je souhaite que Dieu me pardonne, ainsi dois-je lui pardonner.

Bien plus : si, ayant violé les lois du pays, mon prochain doit subir la peine de son forfait - ( et il est de toute justice qu'il le fasse ) - je dois l'aimer jusque dans son châtiment. Magistrat, tu dois le condamner, non point dans un esprit de haine ou de colère, mais pour son bien, et avec l'espoir que sa punition le conduira au repentir. Tu dois le punir de la manière et dans la mesure qui te paraissent les plus propres, non à expier son crime, mais à lui en faire sentir l'odieux, et à le porter à ne plus le commettre. Mais condamne-le, je t'en supplie, les yeux humides, avec regret, avec compassion; condamne-le en l'aimant encore. Et, quand il est jeté dans un cachot, veille à ce que ses geôliers ne lui fassent pas subir de traitements inhumains, car souvient-toi que, si la fermeté et la sévérité sont indispensables dans la discipline des prisons, il ne faut pas qu'elles soient excessives, de peur qu'elles ne dégénèrent en cruauté, et qu'au lieu d'être utiles, elles ne deviennent criminelles.

Oui, je dois aimer mon semblable, alors même qu'il est enfoncé dans la boue et dégradé par le vice ! Le commandement ne me laisse aucun échappatoire : il réclame mon amour en faveur de mon prochain, quel qu'il soit. Sans doute, je ne suis point tenu de le recevoir dans ma maison, ni de le traiter comme un membre de ma famille. Il y a tel acte de bonté qui serait un acte d'imprudence, car en l'accomplissant, je pourrais causer la ruine de coeurs honnêtes et récompenser le vice. Il est des cas où la justice exige que je me pose en adversaire déclaré de mon prochain, mais dans ces cas mêmes la charité veut que mon coeur ne lui soit point fermé; car, si grande que soit son indignité, il est mon semblable, il est mon frère; et, quoique le démon ait souillé son front de fange, quoiqu'il ait fait rejaillir son venin jusque dans son âme, tellement que,lorsqu'il parle, sa bouche vomit des blasphèmes, et lorsqu'il court, ses pieds sont légers pour répandre le sang, cependant le Créateur l'a revêtu, comme moi, de la dignité d'homme. Or, en tant qu'homme, il est mon frère, et en cette qualité, il a droit à mon affection.

Si donc, en me baissant vers lui, je puis espérer le relever en quelque mesure, et réveiller dans son âme ne fût-ce qu'une faible lueur de dignité morale, je pèche si je ne le fait point, car le Seigneur m'ordonne de l'aimer comme je m'aime moi-même.

Oh ! plût à Dieu que ce grand principe fût pleinement mis en pratique! Plût à Dieu que du moins ceux qui m'écoutent en ce moment le prennent pour règle de leur conduite! Mais je vous le demande, mes chers auditeurs, en est-il ainsi ? Non, vous n'aimez pas votre prochain - vous savez que vous ne l'aimez pas! C'est à peine si vous aimez les personnes qui viennent tous les dimanches invoquer le Seigneur avec vous dans le même lieu de culte : comment pourriez-vous songer à aimer ceux qui ne partagent pas vos croyances ? Que dis-je ? C'est à peine ( ô humiliant aveu ! ) c'est à peine si vous aimez ceux qui vous sont unis par les liens du sang, qui ont sucé le même lait que vous, ont grandi sous le même toit, ont eu part aux mêmes tendresses.

Si donc vous n'aimez pas vos amis eux-mêmes, est-il surprenant que vous n'aimiez pas vos ennemis ? Que de familles, en effet, qui sont déchirées par des divisions intestines! Que de frères en guerre contre leurs frères, de proches contre leurs proches! Peut-être y a-t-il un homme dans cet auditoire qui, ce matin, ava