LE NOUVEL ÉVANGILE DU DOMINIONISME


Dominionisme : doctrine qui appelle les chrétiens à entrer en gouvernance du Monde, en intégrant l’ensemble des rouages décisionnels de la société, afin de la diriger (d’en prendre le leadership) dans le but d’établir le royaume de Dieu sur la terre. Il s’agit d’une modernisation de la théologie du « Royaume Maintenant » (Kingdom Now), appelée parfois « reconstructionnisme chrétien », dont la popularité n’a cessé de grandir au cours des trente dernières dans les milieux évangéliques charismatiques américains. Cette nouvelle manière d’envisager la mission du chrétien et de l’église arrive en Europe, sous différentes formes. Selon elle, c’est la pleine réalisation de ce dessein (investir le Monde pour le contrôler) qui permettra le retour du Seigneur, c’est-à-dire lorsque le christianisme aura véritablement pris sa place de leadership de la société. Pas avant.


L’avènement du dominionisme mérite toute notre attention parce que son message est porteur d’un espoir de changement de la compréhension et de l’expression du christianisme, et qu’il fait bouger les lignes de l’eschatologie. On retrouve les traces de son inspiration, directe ou indirecte, dans de nombreux ouvrages chrétiens, souvent des best-sellers, qui garnissent les rayons des librairies chrétiennes, et qui influencent les enseignements donnés dans les églises. On peut citer quelques-uns des principaux porteurs de cette vision : C. Peter Wagner[1], Rodney Howard Brown (Toronto Airport), John Arnott, Benny Hinn, Bill Johnson (Bethel Church), Rick Joyner, Paul Cain, Bill Hamon, Chuck Pierce, Todd Bentley, Tommy Tenney, Mike et Cindy Jacobs, Chuck Colson, Jill Austin, Mike Bickle, Loren Cunningham[2], … (la liste est longue), ainsi que toute une galaxie d’autres ministères sympathisants, ou compatibles avec son message, y compris en France.


Origine connue

L’idée est apparue dès les premiers siècles de notre ère, mais de manière très isolée. Parmi quelques personnalités de l’antiquité, on retiendra principalement Méliton de Sardes (apologète chrétien de la seconde moitié du 2e siècle) dont certains enseignements vont servir de fondement à l’établissement d’une théologie de l’empire chrétien qui sera développée un peu plus tard par l’entourage de l’empereur Constantin Ier. Méliton de Sardes est également connu comme l’un des premiers théologiens à accuser les Juifs d’avoir « tué Dieu », (dans sa fameuse Homélie de Pâque), ce qui donnera naissance à une vision antisémite qui va s’installer dans la tradition chrétienne, ainsi qu’à une théologie de la susbtitution[3].


Meliton de Sardes

Eusèbe de Césarée (théologien et apologète chrétien début 3è siècle), un des dignitaires chrétiens les plus proches de l’empereur Constantin Ier (qu’il a beaucoup flatté dans la Vie hagiographique qu’il lui a consacré), sera le véritable théoricien de « l’Empire chrétien » et de la « mission divine » supposément confiée par Dieu à Constantin. Il s’agit d’une confusion entre le « faites de toutes les nations des disciples »[4] et le désir de christianiser le monde, ce qui n’est pas la même chose. L’Histoire a démontré de manière évidente tous les effets pervers de ce dominionisme-là, dont la cascade de conséquences (conquêtes, guerres, croisades, persécutions) a commencé avec une interprétation déséquilibrée du dessein divin. Nous devons nous souvenir de ces fruits, car il s’agit de la même semence spirituelle qui cherche à se relever et à prospérer aujourd’hui.


Retour en force

Plus récemment, cette thèse a refait son apparition dans les années 80 aux États-Unis, qui sont devenus le véritable foyer de son renouveau, grâce à une modernisation du concept et une hyper-spiritualisation du message — pensé comme une “stratégie missionnaire” et une “guerre de reconquête de territoires spirituels” — par quelques ministères influents, regroupés aujourd’hui dans le mouvement appelé « la Nouvelle Réforme Apostolique » (en anglais : N.A.R / New Apostolic Reformation).

Le terme «dominionisme» (peu utilisé en français) vient du mot «dominion», qui se trouve dans plusieurs versions anglaises de la Bible, par exemple dans Genèse 1/28 : « Et Dieu les bénit; et Dieu leur dit: Fructifiez, et multipliez, et remplissez la terre et l’assujettissez, et dominez («have dominion») sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, et sur tout être vivant qui se meut sur la terre ».

C’est principalement sur ce verset que repose la théologie dominioniste : on considère que le mandat d’autorité sur les nations est revenu à chaque croyant, en Jésus-Christ, depuis que ce dernier a remis les clés à Pierre, symbolisant l’Église : « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux: ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » (Matthieu 16/18, 19). Cet argument se trouverait renforcé par Ps. 2/8 : « Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage » : en Christ, dans lequel chaque chrétien se trouve (nous dit-on, sans trop préciser ce qu’on entend par “chrétien”), cette prière peut être faite et exaucée. Le dominionisme considère que le peuple de Dieu est appelé à être la tête et non la queue[5], il doit donc gouverner. Sur cette base, il appartient donc au peuple racheté de reprendre concrètement l’autorité encore abusivement détenue par le diable, par une conquête de l’ensemble des différentes sphères de la société. Ces points sont enseignés par exemple dans le livre « Quand le ciel envahit la terre » de Bill Johnson de Bethel Church[6].

Selon les enseignants du mouvement N.R.A., Dieu restaurera la puissance de l’église originelle pour les croyants qui se lèveront dans cette guerre de reconquête, en accordant la restitution de signes et de miracles semblables à ceux qui étaient présents dans l’église originelle.

« Un nouveau mouvement de signes et prodiges arrive qui est nettement supérieur à celui que l’on pouvait voir à l’époque des évangélistes post seconde guerre mondiale. Des centres de guérison que l’on construira partout dans le monde, des centres dédiés à la prière pour les malades et à la délivrance, seront une part du fruit de ce mouvement …Une des particularité de ce mouvement sera la résurrection des morts. Ceci mettra fin à la stérilité de l’église et il en résultera une si grande fécondité au point que des villes entières vont se tourner vers Christ et être transformées. Ce mouvement de Dieu sera tellement puissant que l’église se rassemblera dans des stades lors des cultes…. Cela croîtra en dehors de ce que certains appellent le «Mouvement des Saints», dans lequel un grand nombre de croyants ordinaires seront mobilisés afin de gagner les perdus, de chasser les démons et de guérir les malades. » (Cindy Jacobs, ministère prophétique du N.R.A., dans “Les Généraux de l’Intercession”[7]).

Dans le dernier étage de la «fusée» dominioniste se trouve une vision plus mystique : selon certains enseignements, Dieu a prévu d’opérer une transfiguration/transformation spirituelle complète de cette église, dont les membres revêtiront des corps incorruptibles à un certain moment de leur ministère terrestre. Ils seront comme le Seigneur, et marcheront avec un pouvoir créateur, celui de la Parole.

Ces points particuliers ont été jadis au centre de communications prophétiques oubliées d’une mystique anglaise appelée Jane Leade (1623-1704)[8]. Ils ont réapparu dans les messages surinterprétés de quelques revivalistes du XXème siècle, comme par exemple William M. Branham[9], ou John G. Lake[10], dont les ministères étaient remplis de miracles et de guérisons. Aujourd’hui, ces “vérités” sont relookées et proposées (vendues en réalité) aux chrétiens dans des livres à succès, comme ceux de Rick Joyner[11], ou de Bill Johnson.

Dans les milieux chrétiens américains où il est enseigné, le dominionisme a pour objectif de pénétrer concrètement les sphères de pouvoir (législatif, politique…) afin de prendre véritablement le contrôle du gouvernement. C’est pourquoi on soupçonne les évangéliques qui en font la promotion de travailler à l’instauration d’une théocratie qui ne dit pas son nom[12]. Ce qui est bien évidemment rejeté par la société laïque, dont les médias (et les opposants politiques, en l'occurrence le camp démocrate) traquent les chrétiens aux discours considérés comme fanatisés, comme ceux de Bill Hamon :

« Maintenant commençons à prier ardemment que la domination totale de Son royaume soit établie effectivement sur toutes les nations et peuples de la terre […] Ils prieront et déclareront que c’est le temps pour que soit établi le royaume de Dieu sur toute la terre par l’autorité et le ministère délégué de l’église de Christ » (Bill Hamon[13], impliqué dans la Nouvelle Réforme Apostolique, depuis le début du mouvement).


La vision des 7 montagnes

Le dominionisme/Royaume Maintenant/Restaurationnisme qui s’est développé aux États-Unis est assez bien résumé par « la vision des 7 montagnes », rendue populaire à l’origine par C. Peter Wagner, qui est un des initiateurs de la « Nouvelle Réforme Apostolique ». Elle fait l’apologie de cette nouvelle manière d’envisager le christianisme, en exhortant les chrétiens à reconquérir les 7 sphères de pouvoir, de puissance et d’autorité: la Famille, l’Éducation, la Politique, les Affaires (l’économie), les Médias (la communication), la Culture (les Arts et spectacles), et la Religion (dans son sens moral et spirituel). Extrait :

«Les sept montagnes sont sept lieux de territoire primordial et stratégique qui vont façonner la pensée des pays. Celui qui s’empare de ces lieux élevés – un ou deux lieux – possède alors un effet de levier et peut façonner une nation entière. Et ceux qui s’emparent de ces lieux élevés sont un reste.

[…] Je me suis mis à enquêter à propos de l’influence gay, j’ai réalisé ceci : ils ont un agenda, et il s’agit de prendre les hauts lieux. Ils savent que si on obtient de la légitimité au sein du gouvernement, dans les arts, dans les affaires, dans l’éducation, on peut changer la structure mentale des gens. Du coup, leur stratégie est de se positionner dans les hauts lieux, alors que les chrétiens sont encore débattre à propos du rôle de l’église dans le monde. Nous avons ce truc à propos de la séparation de l’église et de l’État. Et nous avons l’impression que nous devrions être ces petites personnes bien sages le dimanche et après, du lundi au samedi, quelque chose de complètement différent. Nous créons un genre d’apathie qui empêche la transformation de la culture.

[…] Étant donné que toutes les alliances que Dieu a conclues avec l’humanité étaient des alliances en vue de la domination du monde, il ne fait aucun doute que la Nouvelle Alliance comprend le même mandat […] pourquoi Jésus donnerait-il à ses disciples le mandat de faire de toutes les nations des disciples, si l’AntiChrist et la Bête de l’Apocalypse s’apprêtaient à prendre le dominion de ces nations ? Seule, l’Épouse rachetée du Christ détient le mandat de l’autorité venant de Dieu pour faire une chose pareille !»[14].

C’est dans la pensée du théologien Abraham Kuyper[15] (1837-1920), qu’on retrouve les fondements de la vision dominioniste actuelle, comme l’explique le sociologue chrétien Philippe Gonzales[16] : Kuyper préconisait, par exemple dans ses Conférences sur le Calvinisme, « que la tâche qui incombe au chrétien régénéré, bénéficiaire d’une grâce particulière qui lui confère le salut, consiste à reprendre le mandat confié à l’humanité là où nos premiers ancêtres l’avaient laissé » (allusion à Gen. 1/28). A. Kuyper évoquait également d’investir des sphères telles que : le politique, la science ou encore l’art, y ajoutant la famille et l’économie.

Peter Wagner n’a donc rien inventé, mais il a astucieusement remis au goût du jour une conception ancienne, en lui donnant une apparence prophétique. Selon Wagner, la conquête des 7 montagnes doit conduire à la victoire sur les ennemis de Christ, sur tous les terrains où ils sont aujourd’hui implantés. Le dominionisme prédit la victoire du corps de Christ — donc la victoire de Christ — si bien que la conception de Son Retour pourra alors être abordée, dans certains enseignements, différemment : en effet, si Christ est déjà là, victorieux (par Son Corps qui est l’Église), avec Ses ennemis sous Ses pieds, il n’a donc pas besoin de revenir pour donner la victoire… Cqfd. Cela entraîne donc la nécessité de reconsidérer l’interprétation du retour physique du Seigneur, de l’Enlèvement, du Millénium, du rôle de Satan, de l’Antichrist, et globalement de la compréhension de l’ensemble de la situation finale.

« Le Royaume de Dieu, c’est ici et maintenant ! Les 7 montagnes de la société doivent être influencées et dominées par le Royaume de Dieu » (Chuck Pierce sur son site ‘’Glory of Zion International Ministries’’ à la rubrique ‘’What we believe’’ ).

Le mandat pour l’appel missionnaire a donc été récupéré et mué donc en une exhortation à investir les sphères qui composent le monde social pour accéder aux leviers d’influence. Et, par une inversion spectaculaire, ce mandat est devenu la caution servant à «discipliner» les nations, c’est-à-dire à considérer ces dernières et leurs cultures respectives comme des entités qu’il s’agirait de convertir et, donc, de «transformer» en ciblant leurs institutions[17].


Une vision qui peut séduire

Il faut reconnaître que plusieurs idées sont intéressantes et importantes dans la théologie dominioniste : les chrétiens peuvent-ils attendre que le monde se porte mieux s’ils ne s’impliquent pas dans son fonctionnement ? Cette réflexion pertinente remet en question une certaine attitude déséquilibrée de l’évangélisme, qui a consisté à réduire la vie chrétienne à l’individu, et à provoquer un retrait de la société dans une attente de l’au-delà.

On comprend bien que si le christianisme abandonne la gestion de la Culture, de l’Éducation (par ex), à des responsables sans morale, sans valeurs, il ne doit pas s’étonner que le terrain soit occupé par son ennemi. Il serait effectivement absurde de se désintéresser du fonctionnement de la société, pour s’installer ensuite dans une posture critique, voire condamnatrice, de ses écarts ou de ses dysfonctionnements.

La dégradation morale de la société et la perte d’influence du christianisme devraient appeler logiquement une réaction de la part de ceux et celles qui ont été appelés à être « la lumière du monde »[18].

On ne peut donc qu’adhérer à l’appel pour un engagement plus grand, une implication accrue des chrétiens dans leur sphère d’influence, afin d’y dif