LE PASTEUR QU'ON N'OSE PLUS REPRENDRE
- L. GILMAN
- il y a 1 jour
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Il arrive, dans la vie de l'Église, qu'un homme appelé par Dieu pour enseigner et paître le troupeau devienne, avec le temps, un homme que plus personne n'ose reprendre. Une notoriété grandissante, une assemblée qui grossit, un public qui l'écoute, le partage et l'approuve chaque semaine finissent par bâtir autour de lui une sorte de rempart invisible. On l'admire, on le suit, on relaie ses messages, mais peu à peu, plus personne ne le corrige. Or ce que l'Écriture nous montre est exactement l'inverse. Pierre, le plus en vue des douze apôtres, celui à qui Christ lui même avait confié un ministère unique, a été repris publiquement par un autre serviteur de Dieu, en face, devant tous. Ce que Paul rapporte dans l'épître aux Galates devrait nous obliger à réexaminer sérieusement la manière dont nous considérons aujourd'hui l'autorité pastorale et la correction fraternelle.
Même un apôtre reste sous l'autorité de la vérité
À Antioche, Pierre avait d'abord agi selon la vérité de l'Évangile en partageant les repas avec les croyants d'origine païenne. Mais lorsque des hommes envoyés par Jacques arrivèrent, il commença à se tenir à l'écart, par crainte de ceux qui exigeaient encore la circoncision. Paul décrit la scène sans détour.
« Mais lorsque Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu'il était répréhensible. En effet, avant l'arrivée de quelques personnes envoyées par Jacques, il mangeait avec les païens; et, quand elles furent venues, il s'esquiva et se tint à l'écart, par crainte des circoncis. Avec lui les autres Juifs usèrent aussi de dissimulation, en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. Voyant qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Évangile, je dis à Céphas, en présence de tous: Si toi qui es Juif, tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs, pourquoi forces-tu les païens à judaïser? » (Galates 2:11 à 14)
Paul ne s'incline pas devant le rang de Pierre. Il ne cherche pas non plus à ménager sa réputation en le reprenant discrètement dans un coin. Le texte précise qu'il lui résiste en face et qu'il parle en présence de tous, précisément parce que l'erreur de Pierre était publique et que ses conséquences touchaient toute l'assemblée, au point d'entraîner même Barnabas, un homme pourtant mûr et reconnu. Ce que ce passage établit, c'est qu'aucune fonction, aucune ancienneté, aucune influence ne place un homme au dessus de la vérité de l'Évangile. Plus la voix d'un homme porte loin, plus l'erreur qu'il laisse s'installer porte loin elle aussi, et plus grande devient la responsabilité de ceux qui l'entourent de la reprendre sans crainte.
C'est justement ce que nous perdons de vue aujourd'hui, car le danger, dans bien des cas, n'est plus l'erreur elle même, mais l'oreille qui a cessé de vouloir se laisser corriger.
Quand l'oreille ne veut plus entendre la vérité
Paul avait prévenu Timothée d'une réalité qui touche particulièrement les ministères en vue.
« Car il viendra un temps où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine; mais, ayant la démangeaison d'entendre des choses agréables, ils se donneront une foule de docteurs selon leurs propres désirs, détourneront l'oreille de la vérité, et se tourneront vers les fables. » (2 Timothée 4:3 et 4)
Ce texte ne décrit pas seulement des auditeurs infidèles. Il décrit un mécanisme. Une audience qui ne cherche que la confirmation de ce qu'elle veut entendre finit toujours par obtenir exactement le genre de docteurs qu'elle désire, et non celui que Dieu exige. Lorsque les applaudissements, les commentaires élogieux et le nombre d'abonnés deviennent la nourriture quotidienne d'un homme qui enseigne, la reprise commence à ressembler à une trahison, et la critique, même formulée avec douceur par un frère fidèle, à une attaque. Ce n'est pas nécessairement que la doctrine change du jour au lendemain. C'est plus insidieux que cela. L'homme cesse peu à peu d'être redevable à qui que ce soit, parce que l'approbation constante de la foule lui suffit désormais pour se sentir approuvé de Dieu. Or la popularité n'a jamais été une preuve de vérité, et le silence d'une assemblée conquise n'a jamais valu l'accord de l'Écriture.
Face à cela, la Parole ne nous laisse aucune excuse pour nous taire, ni aucune excuse pour nous vexer lorsque c'est nous qui sommes repris.
Aimer la réprimande plutôt que la fuir
Les Proverbes tranchent avec une clarté que notre époque n'aime pas entendre.
« Mieux vaut une réprimande ouverte qu'une amitié cachée. Les blessures d'un ami prouvent sa fidélité, mais les baisers d'un ennemi sont trompeurs. » (Proverbes 27:5 et 6)
Dieu place ici la fidélité d'un ami qui blesse au dessus de la flatterie d'un admirateur qui ne coûte rien. Un pasteur qui ne s'entoure que de personnes incapables de le contredire n'a pas gagné en autorité. Il a perdu, sans toujours s'en rendre compte, ses vrais amis au profit d'une admiration sous contrôle. La Parole ne fait d'ailleurs aucune exception pour les anciens ni pour les responsables les plus reconnus. Lorsqu'il y a un témoignage réel et fondé contre un ancien, Paul demande qu'il soit repris, et publiquement s'il le faut, précisément pour que cela inspire de la crainte aux autres (1 Timothée 5:19 et 20). Aucun homme, aussi utilisé de Dieu soit il, n'est dispensé de rester enseignable.
Ce que ce texte nous demande n'est donc pas seulement d'observer le problème chez les autres. Il nous appelle d'abord à examiner honnêtement notre propre position. Si vous exercez une responsabilité, même modeste, dans l'Église, demandez vous sincèrement qui, autour de vous, oserait encore vous dire que vous vous trompez, et comment vous accueilleriez réellement cette parole. Si vous suivez un enseignant que vous admirez, gardez vous de laisser l'admiration prendre la place du discernement. Les Béréens, loués par Luc, examinaient chaque jour les Écritures pour vérifier si ce qu'on leur enseignait était exact, même venant de l'apôtre Paul (Actes 17:11). Cette rigueur n'était pas un manque de respect. C'était une forme de fidélité. Pratiquez aussi, entre frères et sœurs, la correction que Paul décrit ailleurs, non pas la médisance ni le jugement public d'une faute privée, mais une parole directe, biblique, portée avec un esprit de douceur et le souci véritable de celui qu'on reprend (Galates 6:1). Et priez pour vos pasteurs, car le danger dont nous venons de parler grandit rarement dans l'échec, il grandit le plus souvent dans le succès.
La vérité centrale de ce que nous venons de voir est simple, mais elle mérite d'être répétée souvent. Aucun appel, aucune notoriété, aucun public ne place un homme au dessus de la Parole de Dieu. Le seul pasteur qui n'a besoin d'être repris par personne, c'est Christ lui même, le souverain Pasteur, celui devant qui tous les autres bergers rendront compte. « Et lorsque le souverain pasteur paraîtra, vous obtiendrez la couronne incorruptible de la gloire. » (1 Pierre 5:4) En attendant ce jour, tout homme qui enseigne reste aussi une brebis, appelée à la même humilité que celle qu'il demande aux autres, car Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles (1 Pierre 5:5).
Cela ne signifie pas que tout homme qui enseigne serait par nature suspect. Dieu suscite aussi, par grâce, de bons bergers, des hommes façonnés par lui dans l'humilité, qui acceptent d'être repris et qui grandissent par la correction au lieu de la fuir. L'orgueil n'épargne personne, pas même celle qui écrit ces lignes. Le problème n'est donc pas d'avoir de l'orgueil, puisque nous en portons tous une part, ni même d'enseigner des choses qui peuvent être discutées, ce qui arrive à tout homme faillible. Le problème, c'est de refuser, une fois établi dans une responsabilité, que celui qui les dit soit encore repris. C'est ce refus là, et lui seul, que ce texte dénonce.
L. Gilman


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